Le soir même de ce jour fatal où M. de Vergnes avait été surpris par mademoiselle de Férias dans l'intimité de son laboratoire, ce vieux gentilhomme éprouva dans quelque amour de coulisse, qui n'est point de notre sujet, un mécompte tellement sérieux que toute sa belle humeur ne put le digérer. Il eut dans la nuit un léger accès de goutte qui ne lui permit pas de sortir pendant une semaine. Sibylle fut étonnée de voir aussitôt sa grand'mère interrompre absolument le cours de ses chères habitudes et se vouer à la garde de son mari avec un zèle d'autant plus méritoire qu'il était assez mal récompensé. M. de Vergnes n'aimait pas à être malade, et quand il l'était, il voulait bien ne laisser ignorer à personne dans sa maison à quel point cela le contrariait. — Il se piqua toutefois en cette circonstance de conserver vis-à-vis de sa petite-fille un reste de courtoisie; mais sa femme, quoique aussi étrangère que possible à la cause première de ses souffrances, en recueillit pleinement les bénéfices. Elle supportait d'ailleurs avec une résignation louable la maussaderie froide et bourrue dans le comte payait le plus souvent ses soins. Il arriva pourtant un jour que la patience lui échappa. M. de Vergnes, étendu dans un fauteuil, discutait avec Sibylle les mérites d'une pièce en vogue. Madame de Vergnes allait et venait par la chambre, apprêtant une potion, fermant un rideau, calfeutrant une porte.
— Que diable! s'écria M. de Vergnes, aurez-vous bientôt fini de vous agiter comme une ombre chinoise? Rien n'est plus agaçant, quand on cause, que ce trottinement perpétuel autour de soi! Allons, venez vous asseoir.
Elle vint s'asseoir avec docilité. La conversation reprit; elle voulut, par bonne grâce, y placer son mot. M. de Vergnes haussa les épaules:
— Ne parlez donc pas pour ne rien dire, ma chère amie! Quand on n'a pas deux idées dans le cerveau, il faut se taire!
— Mais, mon ami, permettez, dit la comtesse, vous êtes par trop désagréable! — Et elle porta son mouchoir à ses yeux.
— Bien, parfait! reprit le comte, une scène maintenant! Une scène dans la chambre d'un malade… Le lieu est bien choisi,… ingénieusement choisi! Eh! mon Dieu, ma chère, je sais ce qui vous tient… Je sais d'où vient votre humeur… Voilà trois ou quatre soirées que vous passez chez vous!… Cela excède vos forces. Eh bien, partez; allez, allez commérer chez vos amies, éreinter vos chevaux, étaler vos jupes! C'est le seul bonheur que vous conceviez en ce monde… Je ne veux pas vous en priver plus longtemps!
Cette attaque démesurée fit sortir la comtesse de son inertie; elle eut subitement un de ces cris que la passion et la vérité peuvent arracher des lèvres de la femme la moins éloquente:
— Ah! dit-elle, cela est trop injuste,… cela est indigne!… Je ne fais point de scène,… mais je veux vous répondre… Vous ne m'ôterez pas le respect de cette enfant sans que j'essaye de le reprendre!… Il y a d'ailleurs une leçon pour elle dans ce qui se passe ici, et il faut qu'elle la comprenne! Moi aussi, j'étais une enfant quand vous m'avez épousée, et si je suis restée ce que j'étais, si je n'ai pas, comme vous dites, deux idées dans le cerveau, si depuis quarante ans je rougis de mon insuffisance devant vous et devant le monde entier,… à qui la faute? Si j'avais été vraiment pour vous ce que je devais être, votre femme, votre amie, et non votre maîtresse d'un jour, cela serait-il arrivé?… Est-ce que je ne vous aimais pas assez pour recevoir vos leçons, vos conseils, vos enseignements, si vous aviez pris la peine de me les offrir? Ah! je les aurais reçus à genoux! Je ne demandais que cela, je ne rêvais que cela… Etre près de vous, vous voir, vous entendre, m'élever jusqu'à vous! Toute jeune fille qui se marie et qui a un brave coeur est prête, comme je l'étais, à se faire l'élève soumise, heureuse, passionnée de son époux… Une femme apprend tout de celui qu'elle aime, et n'apprend rien que de lui… C'est vous qui nous tirez du néant ou qui nous y laissez!… Vous m'y avez laissée! Vous n'avez pas voulu sacrifier un seul de vos goûts, une seule de vos habitudes, une seule de vos soirées, pour faire de cette enfant qui vous adorait une femme qui vous comprît! Et vous me reprochez ma nullité, qui est votre ouvrage!… Et vous me reprochez, grand Dieu! la folie, le vide, la dissipation de ma vie!… Mais qui donc, de nous deux, a déserté le premier ce foyer de famille, auprès duquel j'aurais voulu, pour tout bonheur au monde, m'enchaîner à vos pieds?… Même après tant d'années, j'y accours, je m'y attache à ce foyer, dès que vous y êtes… Et voilà comme vous m'y recevez!… Ah! si je ne m'étais pas jetée tout entière dans cette vie d'étourdissement et de vanité, le chagrin m'aurait tuée… ou il m'aurait perdue, comme tant d'autres! Ne vous en plaignez donc pas, car si je suis restée une enfant et une sotte femme, je suis restée une honnête femme… Et si ma vie est misérable, si ma tête est vide, si mon coeur est brisé,… eh bien, votre honneur est entier du moins, et votre nom sans tache!
Comme elle achevait ces mots, la voix de la pauvre femme s'étouffa dans un flot de larmes; elle se leva et sortit de la chambre.
Le comte de Vergnes, avec une forte dose d'égoïsme et de libertinage, n'était point un sot ni un méchant homme; il avait à peine essayé d'interrompre au début, par quelques interjections d'impatience, les énergiques récriminations de sa femme; puis, étonné et comme dompté par la défense inattendue et véhémente de cet être inoffensif, il avait fini par l'écouter avec une sorte de confusion et de respect. Quand il l'eut vue sortir, il prit un accent grave qui ne lui était pas ordinaire et dit à Sibylle: