— Allez, mon enfant, allez voir si votre grand'mère n'est point souffrante.

Sibylle y courut. La scène dont elle venait d'être témoin avait eu pour effet naturel de reporter complétement sur madame de Vergnes les sentiments de partiale sympathie qu'elle avait un instant égarés sur son grand-père. Elle trouva la comtesse qui sanglotait à genoux sur son prie-Dieu. En lui prodiguant ses caresses, elle l'informa, non sans quelque exagération, de l'intérêt attendri avec lequel le comte l'avait envoyée en mission près d'elle. Elle lui présenta la perspective de quelques douces années qui l'indemniseraient un peu de la longue déception de sa vie. M. de Vergnes serait nécessairement ramené plus souvent de jour en jour à son foyer par le sentiment de ses torts, et aussi par l'âge et le besoin de repos; c'était à madame de Vergnes de l'y retenir et de l'y fixer peu à peu en lui ménageant une intimité où son intelligence ne se sentît point trop esseulée. La comtesse se laissa prendre au charme de ces consolations et de ces espérances.

— Ma pauvre petite, dit-elle à Sibylle, il est bien tard. Pourtant j'essayerai… Je ferai ce que tu me diras… Je m'abandonne à toi!

Sibylle accepta avec sa chaleur d'âme habituelle le rôle singulier que la confiance de sa grand'mère lui imposait, et elle y appliqua toute la finesse et toute la grâce de son esprit. Elle se garda d'enlever brusquement madame de Vergnes à son vagabondage mondain; mais elle mit ses soins à l'y diriger et à l'y modérer, en la renfermant peu à peu dans le cercle de ses relations les plus choisies. Elle parvint à la faire dévier quelquefois dans la journée de son sempiternel tout du lac, pour donner à ses promenades quelque but plus digne d'intérêt. A de rares intervalles, elle la retenait chez elle le soir: elle l'avait abonnée à quelques recueils périodiques, et lui faisait, en commun avec miss O'Neil, des lectures à sa portée. Il ne pouvait entrer dans la pensée de Sibylle d'entreprendre radicalement l'éducation de cette intelligence où toutes les bases manquaient: elle essaya simplement de glisser à la surface de ce chaos léger et flottant quelques notions précises sur les objets que le mouvement de la civilisation parisienne ramène chaque jour dans la conversation. Elle avait remarqué que sa grand'mère, comme toutes les mondaines évaporées de sa sorte, péchait moins par la disette d'idées que par le vague de la pensée et l'impropriété de l'expression; elle s'ingénia à lui définir nombre de mots dont elle l'entendait se servir à tort et à travers comme une corneille; en lui clarifiant sa langue, elle lui mit plus de lumière et plus de justesse dans l'esprit. Elle s'efforça enfin assidûment de lui faire franchir la distance qui sépare le bavardage de la causerie. Elle se disait avec raison que madame de Vergnes, si elle ne devait point retirer de ses tardives études d'autre avantage, préparerait tout au moins à la solitude de sa vieillesse de dignes et sérieuses consolations.

Sibylle avait nourri dans son coeur pendant tout l'hiver le projet d'aller passer une partie de la belle saison à Férias: elle se décida à sacrifier cette espérance pour ne pas interrompre son oeuvre de charité filiale et ne point désoler sa grand'mère, qui s'était prise pour elle d'une passion touchante. Elle la suivit à Saint-Germain, où le comte et la comtesse avaient coutume de s'établir pendant l'été, sous prétexte d'y mener la vie des champs. La vérité est qu'ils avaient l'avantage d'y trouver, sur la Terrasse et dans les villas voisines, une partie de leur Paris, et de n'être pas trop loin de l'autre. Ils pouvaient de là, quand la nostalgie de l'asphalte les saisissait trop fort, se retremper facilement, comme Antée, au contact du bitume sacré. — Les Parisiens, qui affectent volontiers des goûts champêtres, ne supportent généralement la campagne qu'à très-faible dose, et à la condition d'y entendre la musique de la garde plutôt que le chant des oiseaux. Ceux qui vont planter leur tente pendant l'été au delà des environs immédiats de Paris dissimulent vainement sous des couleurs d'idylle quelque opération d'économie domestique. La vie de la campagne et de la province leur est en réalité épouvantable, non pas, comme ils daignent le croire, que Paris soit le seul lieu du monde qui puisse alimenter l'activité et la distinction de leur intelligence, mais c'est celui qui donne le mieux l'illusion de ces qualités à ceux qui ne les ont pas, et qui en outre aide le mieux à s'en passer. Un Parisien, en effet (nous ne parlons pas ici, bien entendu, des Parisiennes!), s'imagine agréablement avoir tout l'esprit qui circule autour de lui, et il se dispense plus souvent qu'il ne se le figure d'y mettre du sien. Transporté dans une solitude relative et réduit à ses propres forces, il croit qu'on l'ennuie, et c'est lui-même qui s'ennuie. Cet être collectif n'a point d'existence personnelle; dès qu'il lui faut vivre sur son compte, il se sent dans le vide, et appelle à grands cris ce Paris où il ne s'ennuie jamais, parce qu'il ne s'y trouve jamais.

Cependant la villégiature de Saint-Germain, bien qu'animée par de nombreuses relations locales et mitigée par la proximité des boulevards, laissait encore dans la vie du comte et de la comtesse de Vergnes des heures de désoeuvrement dont le poids, pendant les saisons précédentes, leur avait été insupportable. Ce fut dans ces instants de loisir et de retraite forcés qu'ils sentirent tous deux pour la première fois la douceur des liens secrets que la main délicate de leur petite-fille tissait entre eux avec un zèle charmant. Ils s'étonnèrent de prolonger sans peine des soirées que leur unique soin était autrefois d'abréger le plus possible. La présence gracieuse, la vivacité d'esprit et les talents de Sibylle contribuaient à la vérité pour une forte part à leur alléger les heures; mais plus d'une fois M. de Vergnes, qui dédaignait en général au plus haut point de suivre avec sa femme un entretien régulier, se surprit à l'écouter avec quelque intérêt et à lui répondre presque sérieusement. — Un soir, à propos d'un opéra nouveau dont Sibylle déchiffrait la partition, il alla jusqu'à soutenir thèse contre la comtesse sur les caractères différents de la musique italienne et de la musique allemande; il s'échauffa dans cette controverse, le prit d'un peu haut selon sa coutume, s'irrita légèrement de voir que sa femme exprimât une opinion contraire à la sienne, et surtout qu'elle l'exprimât bien; puis tout à coup:

— Allons! dit-il, je suis battu,…. c'est vous qui avez raison! Mais, diantre! vous devenez savante,… je ne vous reconnais plus… Qui est-ce qui vous apprend tout cela?

— Hélas! c'est cette enfant, dit la comtesse en montrant
Sibylle.

M. de Vergnes se leva et fit quelques pas dans le salon. Il s'arrêta brusquement en face de Sibylle, et lui prenant les deux mains:

— Vous êtes donc une enfant du bon Dieu, vous! dit-il d'un accent ému. Vous méritez une récompense, et vous allez l'avoir, je crois.