— Vous pensez que c'est inutile, n'est ce pas? dit le comte avec un sourire contraint.
— Inutile… Pourquoi?
— D'abord, il est bien tard.
— Il est un peu tard, sans doute. Julia est bien engagée; mais je me suis toujours un peu défié de sa vocation… D'ailleurs, dans ces imaginations tourmentées, les résolutions les plus sincères de la veille deviennent aisément les dégoûts du lendemain.
— Mais vous doutez que… que je lui plaise?
— Pourquoi ne lui plairiez-vous pas? Vous êtes plus que bien de votre personne… Vous avez trente-deux ans… Elle en a seize… Vous êtes un peu plus riche qu'elle… Tout cela va très-bien.
— Enfin, pourquoi hésitez-vous à me servir?
— Je n'hésite point à vous servir; seulement, je vous vois très-amoureux, vous n'en avez pas l'habitude, et je crains qu'un état si nouveau pour vous ne vous pousse un peu vite à une détermination aussi grave que le mariage. Une femme n'est pas une maîtresse… Bref, avant de faire une démarche irrévocable, je voudrais vous prier de bien réfléchir encore.
— Mon ami, dit le comte, je ne le veux pas, et je crois très-sincèrement que je ne le peux pas. Vous connaissez mes idées. Les vraies passions ont le dernier mot, et je ne suis pas sûr que l'honneur même soit contre elles un argument très-solide. Quant à leur opposer la raison, c'est une plaisanterie… D'ailleurs, voyons Lucan, qu'y a-t-il de si déraisonnable dans le fait d'épouser une personne que j'aime? Je ne vois pas qu'il soit absolument nécessaire de ne pas aimer sa femme… Eh bien, puis-je compter sur vous?
— Complètement, dit Lucan en lui prenant la main. J'ai fait mes objections; maintenant, je suis tout à vous. Je vais parler à Clodilde dans un moment. Elle doit aller voir sa fille cette après-midi… Venez dîner ce soir avec nous; mais rassemblez toute votre fermeté, car enfin le succès est fort incertain.