— Extraordinairement, mon ami.

— Non! il y a quelque chose là-dessous; vous avez découvert ce moyen de la rapprocher de nous, vous voulez vous sacrifier pour le repos de la famille.

— Je vous jure que je ne songe pas du tout au repos de la famille, je songe au mien, qui est fort troublé, car j'aime cette enfant avec une violence de sentiments que je ne connaissais pas. Si je ne l'épouse pas, je ne m'en consolerai de ma vie.

— A ce point là? dit Lucan ébahi.

— Mon cher, c'est une chose terrible, reprit M. de Moras. Je suis absolument épris; quand elle me regarde, quand je touche sa main, quand sa robe me froisse, je sens courir des philtres dans mes veines. J'avais entendu parler de ces sortes d'agitations, mais jamais je ne les avais éprouvées. Je vous avoue qu'elles me ravissent; en même temps, elles me désespèrent, car je ne puis me dissimuler qu'il y a mille chances pour que cette passion soit malheureuse, et il me semble vraiment que j'en porterai le deuil tant que mon coeur battra.

— Quelle aventure! dit Lucan, qui avait repris toute sa gravité. C'est très-sérieux, cela, très-ennuyeux…

Il fit quelques pas à travers le salon, absorbé dans les réflexions qui paraissaient d'une nature assez sombre.

— Julia connaît-elle vos sentiments? dit-il tout à coup.

— Très-certainement non. Je ne me serais pas permis de les lui apprendre sans vous prévenir. Voulez-vous me faire l'amitié d'être mon interprète auprès de sa mère?

— Mais,… oui,… très-volontiers, dit Lucan avec une nuance d'hésitation qui n'échappa point à son ami.