Je réclamai le temps nécessaire pour préparer mon déménagement, et M. de Malouet me quitta, après une chaleureuse poignée de main, en me déclarant que je lui plaisais fort, et qu'il allait exciter ses deux cuisiniers à me faire un accueil triomphal.
— Je vais, me dit-il, leur annoncer un artiste, un poëte; ça va leur monter l'imagination.
Vers cinq heures, deux domestiques du château vinrent prendre mon mince bagage et m'avertir qu'une voiture m'attendait au haut des collines. Je dis adieu à ma cellule; je remerciai mes hôtes, et j'embrassai leurs marmots, tout barbouillés et mal peignés qu'ils étaient. Ce petit monde sembla me voir partir avec regret. J'éprouvais moi-même une tristesse extraordinaire. Je ne sais quel étrange sentiment m'attachait à cette vallée, mais je la quittai, le coeur serré, comme on quitte une patrie.
A demain, Paul, car je n'en puis plus.
IV
26 septembre.
Le château de Malouet est une construction massive et assez vulgaire, qui date d'une centaine d'années. De belles avenues, une cour d'honneur d'un grand style et un parc séculaire lui prêtent toutefois une véritable apparence seigneuriale. — Le vieux marquis vint me recevoir au bas du perron, passa son bras sous le mien, et, après m'avoir fait traverser une longue file de corridors, m'introduisit dans un vaste salon, où régnait une obscurité presque complète; je ne pus qu'entrevoir vaguement, aux lueurs intermittentes du foyer, une vingtaine de personnages des deux sexes, espacés çà et là par petits groupes. Grâce à ce bienheureux crépuscule, je sauvai mon entrée, qui de loin s'était présentée à mon imagination sous un jour solennel et un peu alarmant. Je n'eus que le temps de recevoir le compliment de bienvenue que madame de Malouet m'adressa d'une voix faible mais pénétrante et sympathique. Elle me prit le bras presque aussitôt pour passer dans la salle à manger, ayant résolu, à ce qu'il paraît, de ne refuser aucune marque de considération à un coureur d'une si surprenante agilité.
Une fois à table et en pleine lumière, je ne laissai pas de m'apercevoir que mes prouesses de la veille n'étaient pas oubliées, et que j'étais le point de mire de l'attention générale; mais je supportai bravement le feu croisé des regards curieux et ironiques, retranché d'une part, derrière une montagne de fleurs qui ornait le milieu de la table, et soutenu de l'autre dans ma position défensive par la bienveillance ingénieuse de ma voisine. — Madame de Malouet est une de ces rares vieilles femmes qu'une force d'esprit supérieure ou une grande pureté d'âme ont protégées contre le désespoir, à l'heure fatale de la quarantième année, et qui ont sauvé du naufrage de leur jeunesse une épave unique, mais un charme souverain, celui de la grâce. Petite, frêle, le visage pâli et macéré par une souffrance habituelle, elle justifie exactement le mort de son mari: "C'est un souffle," un souffle qui respire l'intelligence et la bonté. Aucune trace de prétention malséante à son âge, un soin exquis de sa personne sans ombre de coquetterie, un oubli complet de la jeunesse perdue, une sorte de pudeur d'être vieille, et un désir touchant, non de plaire, mais d'être pardonnée, telle est cette marquise que j'adore. Elle a beaucoup voyagé, beaucoup lu, et connaît bien son Paris. Je m'égarai avec elle dans une de ces causeries rapides où deux esprits qui se rencontrent pour la première fois aiment à faire connaissance, allant d'un pôle à l'autre, effleurant toutes choses, controversant avec gaieté et s'accordant avec bonheur.
M. de Malouet profita de l'enlèvement du plat gigantesque qui nous séparait pour s'assurer de l'état de mes relations avec sa femme. Il parut satisfait de notre bonne intelligence évidente, et, élevant sa voix sonore et cordiale:
— Monsieur, me dit-il, je vous ai parlé de mes deux cuisiniers rivaux; voici le moment de me prouver que vous méritez la réputation de haut discernement dont je vous ai gratifié auprès de ces virtuoses… Hélas! je vais perdre le plus ancien, et sans contredit le plus savant de ces maîtres, — l'illustre Jean Rostain. C'est lui, monsieur, qui, m'arrivant de Paris, il y a deux ans, me dit cette belle parole: "Un homme de goût, monsieur le marquis, ne peut plus habiter Paris; on y fait maintenant une certaine cuisine… romantique qui nous mènera loin!" Bref, monsieur, Rostain est classique; cet homme rare a une opinion! Eh bien, vous venez de goûter successivement à deux plats d'entremets dont la crème forme la base essentielle: suivant moi, ces deux plats sont réussis l'un et l'autre; mais l'oeuvre de Rostain m'a paru d'une supériorité prononcée… Ah! ah! monsieur, je suis curieux de savoir si vous pourrez de vous-même, et sur cette seule indication, assigner à chaque arbre son fruit, et rendre à César ce qui est à César… Ah! ah! voyons cela.