Je jetai un coup d'oeil à la dérobée sur les restes des deux plats que me signalait le marquis, et je n'hésitai pas à qualifier de classique celui que couronnait un temple de l'amour, avec une image de ce dieu en pâte polychrome.
— Touché! s'écria le marquis. Bravo! Rostain le saura, et son coeur en sera réjoui. Ah! monsieur, que n'ai-je eu l'honneur de vous recevoir chez moi quelques jours plus tôt! J'aurais peut-être gardé Rostain, ou, pour mieux dire, Rostain m'eût peut-être gardé, car je ne puis vous cacher, messieurs les chasseurs, que vous n'êtes point dans les bonnes grâces du vieux chef, et je ne suis pas loin d'attribuer son départ, de quelques prétextes qu'il le colore, aux dégoûts dont l'abreuve votre indifférence. Je crus lui être agréable en lui annonçant, il y a quelques semaines, que nos réunions de chasse allaient lui assurer un concours d'appréciateurs digne de ses talents. "Monsieur le marquis m'excusera, me répondit Rostain avec un sourire mélancolique, si je ne partage point ses illusions: en premier lieu, un chasseur dévore et ne mange point; il apporte à table un estomac de naufragé, iratum ventrem, comme dit Horace, et engloutit sans choix et sans réflexion, guloe parens, les productions les plus sérieuses d'un artiste; en second lieu, l'exercice violent de la chasse a développé chez le convive une soif désordonnée qui s'assouvit généralement sans modération. Or, M. le marquis n'ignore pas le sentiment des anciens sur l'usage excessif du vin pendant le repas: il émousse le goût — exurdant vina palatum! — Néanmoins, M. le marquis peut être assuré que je travaillerai pour ses invités avec ma conscience habituelle, quoique avec la douloureuse certitude de n'être point compris." En achevant ces mots, Rostain se drapa dans sa toge, adressa au ciel le regard du génie méconnu, et sortit de mon cabinet.
— J'aurais cru, dis-je au marquis, qu'aucun sacrifice ne vous eût coûté pour retenir ce grand homme.
— Vous me jugea bien, monsieur, reprit M. de Malouet; mais vous allez voir qu'il me conduisit jusqu'aux limites de l'impossible. Il y a précisément huit jours, M. Rostain, m'ayant demandé une audience particulière, m'annonça qu'il se voyait dans la pénible nécessité de quitter mon service. "Ciel! monsieur Rostain, quitter mon service! Et où irez-vous? — A Paris. — Comment! à Paris? Mais vous aviez secoué sur la grande Babylone la poudre de vos sandales! La décadence du goût, l'essor de plus en plus marqué de la cuisine romantique, ce sont vos propres paroles, Rostain…" Il soupira: "Sans doute, monsieur le marquis; mais la vie de province a des amertumes que je n'avais point pressenties." Je lui proposai des gages fabuleux, il refusa. "Voyons, qu'y a-t-il donc, mon ami? Ah! je sais! vous n'aimez point la fille de cuisine; elle trouble vos méditations par ses chants grossiers? Soit, je la congédie!… Cela ne suffit pas? C'est donc Antoine qui vous déplaît? Je le renvoie! Est-ce mon cocher? Je le chasse!" Bref, je lui offris, messieurs, toute ma maison en holocauste. A ces prodigieuses concessions, le vieux chef secouait la tête avec indifférence. "Mais enfin, m'écriai-je, au nom du ciel, monsieur Rostain, expliquez-vous! — Mon Dieu! monsieur le marquis, me dit alors Jean Rostain, je vous avouerai qu'il m'est impossible de vivre dans un endroit où je ne trouve personne pour faire ma partie de billard!… — Ma foi! c'était trop fort! ajouta le marquis avec une bonhomie plaisante; je ne pouvais pourtant pas faire moi-même sa partie de billard! J'ai dû me résigner: j'ai écrit aussitôt à Paris, et il m'est arrivé hier soir un jeune cuisinier à moustaches, qui m'a déclaré se nommer Jacquemart (des Deux-Sèvres). Le classique Rostain, par un sublime mouvement de gloire, a voulu seconder M. Jacquemart (des Deux-Sèvres) dans son premier travail, et voilà comment j'ai pu vous servir aujourd'hui, messieurs, ce grand repas éclectique, dont, je le crains, nous aurons seuls apprécié, monsieur et moi, les mystérieuses beautés.
M. de Malouet se leva de table en achevant l'épopée de Rostain. Après le café, je suivis les fumeurs dans la cour. La soirée était magnifique. Le marquis m'entraîna dans l'avenue, dont le sable fin étincelait aux rayons de la lune, entre les ombres épaisses des grands marronniers. Tout en causant avec une négligence apparente, il me fit subir une sorte d'examen sur beaucoup de matières, comme pour s'assurer que j'étais digne de l'intérêt qu'il m'avait témoigné si gratuitement jusque-là. Nous fûmes loin de nous accorder sur tous les points; mais, doués l'un et l'autre de bonne foi et de bienveillance, nous trouvâmes presque autant de plaisir à discuter qu'à nous entendre. Cet épicurien est un penseur; sa pensée, toujours généreuse, a pris dans la solitude où elle s'exerce un tour bizarre et paradoxal.
Je voudrais t'en donner une idée, il m'embarrassa un peu en me disant tout à coup:
— Quel est votre sentiment, monsieur, sur la noblesse, considérée comme institution dans notre temps et dans notre France?
Il vit que j'hésitais.
— Parlez franchement, que diantre! Vous voyez que je suis un homme franc!
— Ma foi! monsieur, dis-je, j'ai pour la noblesse les sentiments d'un artiste: je la regarde… comme un monument national…, comme une belle ruine historique, que j'aime, que je respecte, quand elle daigne ne pas m'écraser.