— Oh! oh! reprit-il en riant, nous avons du chemin à faire pour nous entendre sur ce point-là! Je ne conviendrai jamais que je sois une ruine, même historique! Je vous étonnerais beaucoup, n'est-ce pas, si je vous disais que, suivant ma manière de voir, il n'y a pas de France possible sans noblesse?

— Vous m'étonneriez positivement, dis-je.

— C'est pourtant ma pensée, et je la crois sérieuse. Je ne conçois pas plus une nation sans une aristocratie classée, sans une noblesse, que je ne concevrais une armée sans état-major. La noblesse est l'état-major intellectuel et moral d'un pays.

— Est-elle cela chez nous?

— Elle a été, en d'autres temps, monsieur, tout ce qu'elle devait être dans la mesure de la civilisation de ces temps-là; elle a été la tête, le coeur et le bras de la nation. Elle a méconnu depuis, je l'avoue, et jamais plus cruellement qu'au siècle dernier, le rôle nouveau que lui imposait une ère nouvelle. Aujourd'hui, sans le méconnaître, elle semble généralement l'oublier. Si le ciel m'eût donné un fils… ah! je touche là une corde toujours douloureuse dans mon coeur!… je me serais fait un cas de conscience, pour moi, de l'arracher à cette oisiveté boudeuse et découragée où les restes de notre vieille phalange vivent et meurent dans un vain regret du passé. Sans cesser d'être le premier par le courage, — vertu ancienne qui n'a pas cessé, comme on voit, d'être utile au pays, — j'aurais pris soin qu'il fût encore le premier, un des premiers du moins, par les lumières, par la science, par le goût, par toutes les expressions de cette noble activité d'esprit qui nous assure aujourd'hui notre place sous le soleil! Ah! dites-moi qu'une aristocratie doit surveiller attentivement la marche de la civilisation de son temps et de son pays, et non-seulement la suivre, mais la guider toujours! Dites-moi encore, si vous voulez, qu'elle ne doit jamais fermer ses cadres à demeure, qu'elle a parfois besoin de recrues et de sang nouveau; qu'elle doit s'approprier avec choix tout mérite éminent et toute vertu éclatante, je vous l'accorde de grand coeur: c'est mon opinion; mais ne me dites pas qu'une nation peut se passer d'une aristocratie, ou, permettez-moi, en ce cas, de vous demander ce que vous pensez de la civilisation américaine: c'est la seule, en effet, qui soit complétement dégagée de toute influence immédiate ou lointaine d'une aristocratie présente ou passée.

— Mais il me semble, lui dis-je, évitant de répondre directement à sa question, il me semble qu'en France du moins, nous avons cet état-major intellectuel que vous demandez: c'est l'aristocratie naturelle et légitime du travail et du mérite. J'espère que celle-là ne nous manquera jamais. Je crois que la classer, c'est vouloir l'entraver et la restreindre. A quoi bon créer une institution, quand il y a là un fait éternel de sa nature, qui se renouvelle et se perpétue de lui-même à chaque génération?

— Ta ta ta! s'écria le marquis en s'échauffant, voilà du fruit nouveau! Croyez-vous de bonne foi qu'une nation, un génie national, une civilisation nationale, puissent naître, se développer et se conserver par le seul fait des individualités plus ou moins brillantes que chaque génération met au jour? Interrogez l'histoire, ou plutôt regardez l'Amérique encore une fois: les Etats-Unis ont, comme tous les autres Etats, je suppose, leur contingent naturel d'hommes de talent et de vertu, ont-ils ce qu'on peut appeler un génie national? quel est-il? Faites-moi l'honneur de m'en décrire un seul trait. Bah! ils n'ont pas de capitale seulement! Je les défie d'en avoir une! Une capitale n'est que le siége d'une aristocratie. Non, monsieur, non, le fait ne suffit pas, il y a une loi qu'on ne peut méconnaître: rien de fort, rien de grand, rien de durable sous le ciel sans l'autorité, sans l'unité, sans la tradition. Ces trois conditions de grandeur et de durée, vous ne les trouverez que dans une institution permanente. Il faut une tribu sainte à la garde du feu sacré. Il nous faut un corps d'élite qui se fasse un devoir et un honneur héréditaires de concentrer dans son sein le culte du génie de la patrie, de maintenir, de pratiquer ou d'encourager les vertus, l'urbanité, les sciences, les arts, les industries qui composent ce que le monde entier salue sous le nom de civilisation française! Figurez-vous enfin une noblesse régénérée dans cet esprit-là, comprenant son métier, ni exclusive ni banale, appuyant toujours sa suprématie officielle sur une véritable et évident supériorité, notre société, notre civilisation, notre patrie vivront et grandiront. Sinon, non. Paris, vrai symbole aristocratique, vous maintiendra encore quelque temps. Voilà tout… Ah! ah! qu'est-ce que vous répondrez à cela?

— Je vous répondrai par une question, si vous me le permettez : Comment vous comportez-vous de votre personne dans ce petit coin de la France où vous résidez?

— Mais, monsieur, je m'y comporte fort bien, et suivant mes principes: j'y suis autant qu'il est en moi, l'expression la plus élevée de mon temps et de mon pays. J'y importe le bon sens, le bon goût et le drainage. Je daigne être le maire de ma commune. Je bâtis à mes paysans des écoles, des salles d'asile et une église, — le tout à mes frais, bien entendu.

— Et vos paysans, dis-je, qu'est-ce qu'ils font?