— Et vous avez eu raison, reprit-elle vivement: il n'y a jusqu'à présent rien de pareil, Dieu merci; mais cela eût pu venir, et vous êtes trop galant homme pour le vouloir avec les dispositions que je vous connais.
— Je m'abandonne absolument à votre direction, madame; je vais mettre mon chapeau et mes gants. Reste à savoir comment madame de Palme accueillera mon empressement un peu tardif.
— Elle l'accueillera fort bien, si vous mettez de la bonne grâce à le lui offrir.
— Pour cela, madame, j'y mettrai toute celle dont je suis capable.
Sur cette assurance, madame de Malouet me tendit sa main, que je baisai avec un profond respect, mais avec une assez mince gratitude.
Quand j'arrivai dans le salon, botté et éperonné, madame de Palme y était seule: plongée dans un fauteuil et ensevelie sous ses jupes, elle achevait de rattacher son bourdalou. Elle leva et baissa rapidement les yeux qu'elle avait fort rouges.
— Madame, lui dis-je, je suis si sincèrement affligé de vous avoir offensée, que j'ose vous demander le pardon d'une maussaderie impardonnable. Je viens me mettre à votre disposition; si vous refusez ma compagnie, vous ne ferez que m'infliger une mortification très-méritée, mais vous me laisserez plus malheureux que je n'ai été coupable… et c'est beaucoup dire.
Madame de Palme, tenant plus de compte de l'émotion de ma voix que de mon pathos diplomatique, releva les yeux vers moi, entr'ouvrit les lèvres, ne dit rien, et finalement avança une main un peu tremblante que je me hâtai de recevoir dans la mienne. Elle se servit aussitôt de ce point d'appui pour se dresser sur ses pieds, et bondit légèrement sur le parquet. Quelques minutes après, nous étions tous deux à cheval, et nous sortions de la cour du château.
Nous atteignîmes l'extrémité de l'avenue sans avoir échangé une parole. Je sentais profondément, tu peux le croire, combien ce silence, de mon côté du moins, était gauche, empesé et ridicule; mais, comme il arrive souvent dans les circonstances qui réclament le plus impérieusement des ressources d'éloquence, j'étais frappé d'une stérilité d'esprit invincible. Je cherchais vainement une entrée en matière vraisemblable, et plus je me dépitais de n'en trouver aucune, moins je devenais capable d'y réussir. J'étais, d'ailleurs, agité de réflexions aussi nouvelles que pénibles; je suivais malgré moi l'ordre d'idées très-imprévu où m'avaient jeté les étranges appréciations de madame de Malouet. Je me demandais jusqu'à quel point ces appréciations pouvaient être fondées, et jusqu'à quel point, en ce cas, les conseils et la prudence de la marquise avaient été bien inspirés. Je me rappelais la vivacité hautaine, volontaire et capricieuse de la jeune femme qui était à mes côtés; je voyais son air accablé et presque dompté. Tout cela me troublait et me touchait vaguement. L'abîme qui me sépare à jamais d'une telle personne n'en subsistait pas moins dans son immensité; mais, si cela peut se dire, je sentais toujours entre nous la distance, et je ne sentais plus l'éloignement.
Madame de Palme qui n'était pas initiée à mes secrètes méditations, et qui, d'ailleurs, n'en eût peut-être goûté que modérément les nuances les plus bienveillantes, finit par s'impatienter d'un silence au moins embarrassant.