— Ah! s'écria-t-elle d'un accent sourd et énergique, vous me demandez cela?… Ah! c'est trop dur! vous m'humiliez trop!
Elle quitta mon bras aussitôt, et rentra brusquement dans le salon.
Je demeurai quelque temps incertain du parti que je devais prendre. Je voulus d'abord suivre madame de Palme et lui faire entendre qu'elle s'était méprise, — ce qui était la vérité, — sur la portée de la réponse sous forme d'interrogation dont elle s'était offensée. Elle avait apparemment appliqué cette réponse à quelque pensée qui la dominait, que je connaissais mal, que ses paroles, du moins, m'avaient révélée beaucoup moins clairement qu'elle ne se l'imaginait; mais, après y avoir réfléchi, je reculai devant l'explication nouvelle et redoutable que j'allais inévitablement provoquer. Je résolus de demeurer sous le coup des imputations les plus fâcheuses auxquelles mon attitude et mon langage avaient pu donner lieu, et de dévorer en silence l'amertume dont cette scène m'avait empli le coeur.
Je quittai la serre et j'entrai dans les jardins pour échapper aux rumeurs du bal, qui importunaient mon oreille. La nuit était froide mais belle. Un instinct douloureux m'entraîna hors de la zone lumineuse que projetaient autour du château les baies des fenêtres resplendissantes. Je me dirigeai à grands pas vers un épais massif d'ombre, formé par une double avenue de sapins qui sépare le jardin du parc, et que traverse un pont rustique jeté sur un ruisseau. J'entrais sous la voûte de cette sombre allée, quand une main toucha mon bras et m'arrêta; en même temps, une voix brève et troublée, que je ne pus méconnaître, me dit:
— Il faut que je vous parle!
— Madame, par grâce! au nom du ciel!… que faites-vous! vous vous perdez!… Retournez,… venez! Je vais vous reconduire, voyons!
Je voulus saisir son bras; elle se dégagea.
— Je veux vous parler,… j'y suis décidée… Oh mon Dieu! que je m'y prends mal, n'est-ce pas? Que vous devez le croire plus que jamais une misérable créature! Et pourtant il n'y a rien,… rien! c'est la vérité même, mon Dieu! Vous êtes le premier pour qui j'aie oublié… tout ce que j'oublie!… Oui, le premier!… Jamais homme n'a entendu de ma bouche une parole de tendresse, jamais! et vous ne me croyez pas!
Je pris ses deux mains dans les miennes.
— Je vous crois, je vous le jure… Je vous jure que je vous estime,… que je vous respecte comme ma fille chérie… Mais écoutez-moi, daignez m'écouter! ne bravez pas ouvertement ce monde impitoyable,… rentrez au bal… Je vais vous y retrouver bientôt, je vous le promets;… mais, au nom du ciel! ne vous perdez pas!