— Eh bien, a-t-elle repris d'une voix dont je n'oublierai jamais l'accent, vous l'avez voulu:… je suis une femme perdue!

Aussitôt elle a poussé son cheval et m'a quitté, me laissant atterré sous ce coup d'autant plus sensible que j'avais cessé de le craindre, et qu'il m'atteignait avec un raffinement que je n'avais pas même prévu. Il n'y avait eu, en effet, dans la voix de la malheureuse femme aucune trace d'insolente fanfaronnade: c'était la voix même du désespoir, un cri de douleur navrante et de timide reproche, — tout ce qui pouvait ajouter dans mon âme à la torture d'un amour souillé et brisé le désordre d'une pitié profonde et d'une conscience alarmée.

Quand j'ai eu la force de regarder autour de moi, je me suis étonné de mon aveuglement. Parmi les courtisans les plus assidus de madame de Palme figure un M. de Mauterne, dont l'éloignement pour moi, quoique contenu dans les limites du savoir-vivre m'a souvent paru revêtir une teinte presque hostile. M. de Mauterne est un homme de mon âge, grand, blond, d'une élégance plus robuste que distinguée, et d'une beauté régulière mais fade et empesée. Il a les talents du monde, beaucoup d'entreprises et nul esprit. Son air et sa conduite, dans le cours de cette fatale promenade, m'eussent appris dès le début, si j'avais eu l'idée de les observer, qu'il se croyait le droit de ne redouter désormais aucune rivalité près de madame de Palme. Il s'attribuait franchement le premier rôle dans toutes les scènes auxquelles elle se trouvait mêlée; il l'accablait de soins avec une mine importante et discrète; il affectait de lui parler à voix basse, et ne négligeait rien enfin pour initier le public au secret de sa faveur. A cet égard, il perdait ses peines: le monde, après avoir épuisé sa méchanceté sur des fautes imaginaires, semble jusqu'ici se refuser à l'évidence qui provoque vainement ses regards.

Pour moi, mon ami, il m'est difficile de te peindre le chaos d'émotions et de pensées qui se heurtaient et se confondaient en moi. Le sentiment qui me dominait peut-être avec le plus de violence, c'était celui de ma haine contre cet homme, d'un haine implacable, — d'une haine éternelle. J'étais, au reste, plus choqué, plus désolé que surpris du choix qu'on avait fait de lui; c'était le premier venu; on l'avait pris avec une sorte d'indifférence et de dédain, comme on ramasse une arme de suicide, lorsque le suicide est une fois résolu. — Quant à mes sentiments pour elle, tu les devines: nulle apparence de colère, une affreuse tristesse, une compassion attendrie, un remords vague, et par-dessus tout un regret passionné, furieux! Je savais enfin combien je l'avais aimée! Je comprenais à peine les raisons qui, deux jours auparavant, me semblaient si fortes, si impérieuses, et qui m'avaient paru établir entre elle et moi une barrière infranchissable. Tous ces obstacles du passé disparaissaient devant l'abîme présent, qui me semblait le seul réel, — le seul impossible à combler, le seul qui eût existé jamais! — Chose étrange! Je voyais clairement, aussi clairement qu'on voit le soleil, que l'impossible, l'irréparable était là, et je ne pouvais l'accepter,… je ne pouvais m'y résigner! Je voyais cette femme perdue pour moi aussi irrévocablement que si la tombe eût été fermée sur son cercueil, et je ne pouvais renoncer à elle!… Mon esprit s'égarait alors dans des projets, dans des résolutions insensées: je voulais chercher querelle à M. de Mauterne, le forcer à se battre sur l'heure… Je sentais que je l'aurais écrasé… Puis je voulais m'enfuir avec elle, l'épouser, la prendre avec sa honte après l'avoir refusée pure!… Oui, cette démence m'a tenté! Pour l'écarter de ma pensée, j'ai dû me répéter cent fois que le dégoût et le désespoir étaient les seuls fruits que pût porter jamais cette union d'une main flétrie et d'une main sanglante… Ah! Paul, que j'ai souffert!

Madame de Palme a montré, pendant toute la durée de la promenade, une surexcitation fiévreuse qui se trahissait surtout par de folles prouesses d'équitation. J'entendais par intervalles les éclats de sa gaieté exaltée qui résonnaient à mon oreille comme des plaintes déchirantes. Une seule fois encore, elle m'a adressé la parole en passant près de moi:

— Je vous fais horreur, n'est-ce pas? m'a-t-elle dit.

J'ai secoué la tête et j'ai baissé les yeux sans lui répondre.

Nous sommes rentrés au château vers quatre heures. Je gagnais ma chambre, quand un tumulte confus de voix, de cris et de pas précipités sous le vestibule m'a glacé le coeur. Je suis redescendu à la hâte; on m'a dit que madame de Palme venait de tomber dans une violente crise nerveuse. On l'avait portée dans le salon. J'ai reconnu à travers la porte la voix douce et grave de madame de Malouet, à laquelle se mêlait je ne sais quel vagissement pareil à celui d'un enfant malade. — Je me suis enfui.

J'étais décidé à quitter sans retard ce lieu de malheur. Rien n'eût pu m'y retenir un instant de plus. Ta lettre, qu'on m'avais remise au retour, m'a servi à colorer d'un prétexte vraisemblable mon départ improvisé. On connaît ici l'amitié qui nous lie. J'ai dit que tu avais besoin de moi dans les vingt-quatre heures. J'avais eu soin, à toute occurrence, de faire venir depuis trois jours une voiture et des chevaux de la ville la plus proche. En quelques minutes, mes préparatifs ont été achevés; j'ai donné au cocher l'ordre de partir en avant et d'aller m'attendre à l'extrémité de l'avenue, pendant que je ferais mes adieux. — M. de Malouet m'a paru n'avoir aucun soupçon de la vérité: le bon vieillard s'est attendri en recevant mes remercîments, et m'a réellement témoigné une affection singulière et sans proportion avec la brève durée de nos relations. J'ai à peine eu moins à me louer de M. de Breuilly. Je me reproche la caricature que je t'ai donnée un jour pour le portrait de ce noble coeur.

Madame de Malouet a voulu m'accompagner dans l'avenue quelques pas plus loin que son mari; je sentais son bras trembler sous le mien, pendant qu'elle me chargeait de quelques commissions indifférentes pour Paris. Au moment où nous allions nous séparer et comme je serrais sa main avec effusion elle m'a retenu doucement.