Mademoiselle Marguerite a murmuré quelques mots qui m'ont échappé, à mon vif regret, je l'avoue, et auxquels sa mère a répondu aussitôt:

— Je ne dis pas le contraire, ma fille; mais cela n'en est pas moins parfaitement ridicule de la part de Laubépin. Comment veux-tu qu'un monsieur comme ça s'en aille trotter en sabots dans les terres labourées. Je parie que jamais il n'a mis de sabots, cet homme-là. Il ne sait pas même ce que c'est que des sabots. Eh bien, c'est peut-être un tort que j'ai, ma fille, mais je ne peux pas me figurer un bon intendant sans sabots. Dis-moi, Marguerite, j'y pense, si tu l'accompagnais chez ton grand-père?

Mademoiselle Marguerite est entrée presque aussitôt dans la pièce où je me trouvais. En m'apercevant, elle a paru peu satisfaite.

— Pardon, mademoiselle; mais ce domestique m'a dit de l'attendre ici.

— Veuillez me suivre, monsieur.

Je l'ai suivie. Elle m'a fait monter un escalier, traverser plusieurs corridors, et m'a introduit enfin dans une espèce de galerie où elle m'a laissé. Je me suis mis à examiner quelques tableaux suspendus au mur. Ces peintures étaient pour la plupart des marines fort médiocres consacrées à la gloire de l'ancien corsaire de l'empire. Il y avait plusieurs combats de mer un peu enfumées, dans lesquels il était évident toutefois que le petit brick l'Aimable, capitaine Laroque, vingt-six canons, causait à John Bull les plus sensibles désagréments. Puis venaient quelques portraits en pied de capitaine Laroque, qui naturellement ont attiré mon attention spéciale. Ils représentaient tous, sauf de légères variantes, un homme d'une taille gigantesque, portant une sorte d'uniforme républicain à grands parements, chevelu comme Kléber, et poussant droit devant lui un regard énergique, ardent et sombre, au total une espèce d'homme qui n'avait rien de plaisant. Comme j'étudiais curieusement cette grande figure, qui réalisait à merveille l'idée qu'on se fait en général d'un corsaire, et même d'un pirate, mademoiselle Marguerite m'a prié d'entrer. Je me suis trouvé alors en face d'un vieillard maigre et décrépit dont les yeux conservaient à peine l'étincelle vitale, et qui, pour me faire accueil, a touché d'une main tremblante le bonnet de soie noire qui couvrait son crâne luisant comme l'ivoire.

— Grand-père, a dit mademoiselle Marguerite en élevant la voix, c'est M. Odiot.

Le pauvre vieux corsaire s'est un peu soulevé sur son fauteuil en me regardant avec une expression terne et indécise. Je me suis assis, sur un signe de mademoiselle Marguerite, qui a répété:

— M. Odiot, le nouvel intendant, mon père!

— Ah! bonjour, monsieur, a murmuré le vieillard.