Une pause du plus pénible silence a suivi. Le capitaine Laroque, le corps courbé en deux et la tête pendante, continuait à fixer sur moi son regard effaré. Enfin, paraissant tout à coup rencontrer un sujet d'entretien d'un intérêt capital, il m'a dit d'une voix sourde et profonde:

— M. de Beauchêne est mort!

A cette communication inattendue, je n'ai pu trouver aucune réponse: j'ignorais absolument qui pouvait être ce M. de Beauchêne, et mademoiselle Marguerite ne se donnant pas la peine de me l'apprendre, je me suis borné à témoigner, par une faible exclamation de condoléance, de la part que je prenais à ce malheureux événement. Ce n'était pas assez apparemment au gré du vieux capitaine, car il a repris, le moment d'après, du même ton lugubre:

— M. de Beauchêne est mort!

Mon embarras a redoublé en face de cette insistance. Je voyais le pied de mademoiselle Marguerite battre le parquet avec impatience; le désespoir m'a pris, et, saisissant au hasard la première phrase qui m'est venue à la pensée:

— Ah! et de quoi est-il mort? ai-je dit.

Cette question ne m'était pas échappée qu'un regard courroucé de mademoiselle Marguerite m'avertissait que j'étais suspect de je ne sais quelle irrévérence railleuse. Bien que je ne me sentisse réellement coupable que d'une sotte gaucherie, je me suis empressé de donner à l'entretien un tour plus heureux. J'ai parlé des tableaux de la galerie, des grandes émotions qu'ils devaient rappeler au capitaine, de l'intérêt respectueux que j'éprouvais à contempler le héros de ces glorieuses pages. Je suis même entré dans la détail, et j'ai cité avec une certaine chaleur deux ou trois combats où le brick l'Aimable m'avait paru véritablement accomplir des miracles. Pendant que je faisais preuve de cette courtoisie de bon goût, mademoiselle Marguerite, à mon extrême surprise, continuait de me regarder avec mécontentement et un dépit manifestes. Son grand-père cependant me prêtait une oreille attentive: je voyais sa tête se relever peu à peu. Un sourire étrange éclairait son visage décharné et semblait en effacer les rides. Tout à coup, saisissant des deux mains les bras de son fauteuil, il s'est redressé de toute sa taille; une flamme guerrière a jailli de ses profondes orbites, et il s'est écrié d'une voix sonore qui m'a fait tressaillir:

— La barre au vent! Tout au vent! Feu bâbord! Accoste, accoste! Jetez les grappins! vivement! nous le tenons! Feu là-haut! un bon coup de balai, nettoyez son pont! A moi maintenant! ensemble! sus à l'Anglais, au Saxon maudit! hourra!

En poussant ce dernier cri, qui a râlé dans sa gorge, le vieillard, vainement soutenu par les mains pieuses de sa petite-fille, est retombé comme écrasé dans son fauteuil. Mademoiselle Laroque m'a fait un signe impérieux, et je suis sorti. J'ai retrouvé mon chemin comme j'ai pu à travers le dédale des corridors et des escaliers, me félicitant vivement de l'esprit d'à-propos que j'avais déployé dans mon entrevue avec le vieux capitaine de l'Aimable.

Le domestique à cheveux gris qui m'avait reçu à mon arrivée, et qui se nomme Alain, m'attendait dans le vestibule pour me dire, de la part de madame Laroque, que je n'avais plus le temps de visiter mon logement avant le dîner, que j'étais bien comme j'étais. Au moment même où j'entrais dans le salon, une société d'une vingtaine de personnes en sortait avec les cérémonies d'usage pour se rendre dans la salle à manger. C'était la première fois, depuis le changement de ma condition, que je me trouvais mêlé à une réunion mondaine. Habitué naguère aux petite distinctions que l'étiquette des salons accorde en général à la naissance et à la fortune, je n'ai pas reçu sans amertume les premiers témoignages de la négligence et du dédain auxquels me condamne inévitablement ma situation actuelle. Réprimant de mon mieux les révoltes de la fausse gloire, j'ai offert mon bras à une jeune fille de petite taille, mais bien faite et gracieuse, qui restait seule en arrière de tous les convives, et qui était, comme je l'ai supposé, mademoiselle Hélouin, l'institutrice. Ma place était marquée à côté de la sienne. Pendant qu'on s'asseyait, mademoiselle Marguerite est apparue comme Antigone, guidant la marche lente et traînante de son aïeul. Elle est venue s'asseoir à ma droite, avec cet air de tranquille majesté qui lui est propre, et le puissant terre-neuve qui paraît être le gardien attitré de cette princesse, n'a pas manqué de se poster en sentinelle derrière sa chaise. J'ai cru devoir exprimer sans retard à ma voisine le regret que j'éprouvais d'avoir maladroitement provoqué des souvenirs qui semblaient agiter d'une manière fâcheuse l'esprit de son grand-père.