— C'est à moi de m'excuser, monsieur, a-t-elle répondu; j'aurais dû vous prévenir qu'il ne faut jamais parler des Anglais devant mon père… Connaissiez-vous la Bretagne, monsieur?

J'ai dit que je ne la connaissais pas avant ce jour, mais que j'étais parfaitement heureux de la connaître, et pour prouver qu'en outre j'en étais digne, j'ai parlé sur le mode lyrique des beautés pittoresques qui m'avaient frappé pendant la route. A l'instant où je pensais que cette adroite flatterie me conciliait au plus haut degré la bienveillance de la jeune Bretonne, j'ai vu avec étonnement les symptômes de l'impatience et de l'ennui se peindre sur son front. J'étais décidément malheureux avec cette jeune fille.

— Allons! je vois, monsieur, a-t-elle dit avec une singulière expression d'ironie, que vous aimez ce qui est beau, ce qui parle à l'imagination et à l'âme, la nature, la verdure, les bruyères, les pierres et les beaux-arts. Vous vous entendrez à merveille avec mademoiselle Hélouin, qui adore également toutes ces choses, lesquelles, pour mon compte, je n'aime guère.

— Mais, au nom du ciel, qu'est-ce donc que vous aimez, mademoiselle?

A cette question, que je lui adressais sur le ton d'un aimable enjouement, mademoiselle Marguerite s'est brusquement tournée vers moi, m'a lancé un regard hautain, et a répondu sèchement :

— J'aime mon chien. Ici, Mervyn!

Puis elle a plongé affectueusement sa main dans la profonde fourrure du terre-neuve, qui, mâté sur ses pieds de derrière, allongeait déjà sa tête formidable entre mon assiette et celle de mademoiselle Marguerite.

Je n'ai pu m'empêcher d'observer avec un intérêt nouveau la physionomie de cette bizarre personne, et d'y chercher les signes extérieurs de la sécheresse d'âme dont elle paraît faire profession. Mademoiselle Laroque, qui m'avait paru d'abord fort grande, ne doit cette apparence qu'au caractère ample et parfaitement harmonieux de sa beauté. Elle est en réalité d'une taille ordinaire. Son visage, d'un ovale un peu arrondi, et son cou, d'une pose exquise et fière, sont légèrement recouverts d'une teinte d'or sombre. Sa chevelure, qui marque sur son front un relief épais, jette à chaque mouvement de tête des reflets onduleux et bleuâtres: les narines, délicates et minces, semblent copiées sur le modèle divin d'une madone romaine et sculptées dans une nacre vivante. Au-dessous des yeux, larges, profonds et pensifs, le hâle doré des joues se nuance d'une sorte d'auréole plus brune qui semble une trace projetée par l'ombre des cils ou comme brûlée par le rayonnement ardent du regard. Je puis difficilement rendre la douceur souveraine du sourire qui, par intervalles, vient animer ce beau visage, et tempérer par je ne sais quelle contraction gracieuse l'éclat de ces grands yeux. Certes la déesse même de la poésie, du rêve et des mondes enchantés, pourrait se présenter hardiment aux hommages des mortels sous la forme de cette enfant qui n'aime que son chien. La nature, dans ses productions les plus choisies, nous prépare souvent ces cruelles mystifications.

Au surplus, il m'importe assez peu. Je sens assez que je suis destiné à jouer dans l'imagination de mademoiselle Marguerite le rôle qu'y pourrait jouer un nègre, objet, comme on sait, d'une mince séduction pour les créoles. De mon côté, je me flatte d'être aussi fier que mademoiselle Marguerite: le plus impossible des amours pour moi serait celui qui m'exposerait au soupçon d'intrigue et d'industrie. Je ne pense pas au reste avoir à m'armer d'une grande force morale contre un danger qui ne me paraît pas vraisemblable, car la beauté de mademoiselle Laroque est de celles qui appellent la pure contemplation de l'artiste plutôt qu'un sentiment d'une nature plus humaine et plus tendre.

Cependant, sur le nom de Mervyn, que mademoiselle Marguerite avait donné à son garde du corps, ma voisine de gauche, mademoiselle Hélouin, s'était lancée à pleines voiles dans le cycle d'Arthur, et elle a bien voulu m'apprendre que Mervyn était le nom authentique de l'enchanteur célèbre que le vulgaire appelle Merlin. Des chevaliers de la Table ronde elle est remontée jusqu'au temps de César, et j'ai vu défiler devant moi, dans une procession un peu prolixe, toute la hiérarchie des druides, des bardes et des ovates, après quoi nous sommes tombés fatalement de menhir en dolmen et de galgal en cromlech.