Je témoignai à mademoiselle de Porhoët combien je me sentais fier d'avoir été choisi avec elle pour donner au monde le noble enseignement dont il a si grand besoin et dont il paraît si disposé à profiter. Puis elle reprit:
— Pour mon compte, monsieur, je suis faite à l'indigence, et j'en souffre peu; quand on a vu dans le cours d'une vie trop longue un père de son nom, quatre frères dignes de leur père, succomber avant l'âge sous le plomb ou sous l'acier, quand on a vu périr successivement tous les objets de son affection et de son culte, il faudrait avoir l'âme bien petite pour se préoccuper d'une table plus ou moins copieuse, d'une toilette plus ou moins fraîche. Certes, marquis, si mon aisance personnelle était seule en cause, vous pouvez croire que je ferais bon marché de mes millions d'Espagne; mais il me semble convenable et de bon exemple qu'une maison comme la mienne ne disparaisse point de la terre sans laisser après elle une trace durable, un monument éclatant de sa grandeur et de ses croyances. C'est pourquoi, à l'imitation de quelques-uns de nos ancêtres, j'ai songé, mon cousin, et je ne renoncerai jamais, tant que j'aurai vie, à la pieuse fondation dont vous n'êtes pas sans avoir entendu parler.
S'étant assurée de mon assentiment, la vieille et noble fille parut se recueillir, et, tandis qu'elle promenait un regard mélancolique sur les images à demi effacées de ses aïeux, la pendule héréditaire troubla seule dans l'obscur salon le silence de minuit.
— Il y aura, reprit tout à coup mademoiselle de Porhoët d'une voix solennelle, il y aura un chapitre de chanoines réguliers attaché au service de cette église. Chaque jour, à matines, il sera dit dans la chapelle particulière de ma famille une messe basse pour le repos de mon âme et des âmes de mes aïeux. Les pieds de l'officiant fouleront un marbre sans inscription qui formera la marche de l'autel, et qui couvrira mes restes.
Je m'inclinai avec l'émotion d'un visible respect.
Mademoiselle de Porhoët prit ma main et la serra doucement.
— Je ne suis point folle, cousin, reprit-elle, quoi qu'on dise. Mon père, qui ne mentait point, m'a toujours assuré qu'à l'extinction des descendants directs de notre branche espagnole, nous aurions seuls droit à l'héritage. Sa mort soudaine et violente ne lui permit pas malheureusement de nous donner sur ce sujet des renseignements plus précis; mais, ne pouvant douter de sa parole, je ne doute pas de mon droit… Cependant, ajouta-t-elle après une pause et avec un accent de touchante tristesse, si je ne suis point folle, je suis vieille, et ces gens de là-bas le savent bien. Ils me traînent depuis quinze ans de délais en délais; ils attendent ma mort, qui finira tout… Et voyez-vous, ils n'attendront pas longtemps: il faudra faire un de ces matins, je le sens bien, mon dernier sacrifice… Cette pauvre cathédrale, — mon seul amour, — qui avait remplacé dans mon coeur tant d'affections brisées ou refoulées, — elle n'aura jamais qu'une pierre, celle de mon tombeau.
La vieille demoiselle se tut. Elle essuya de ses mains amaigries deux larmes qui coulaient sur son visage flétri, puis ajouta en s'efforçant de sourire:
— Pardon, mon cousin, vous avez assez de vos malheurs. — Excusez-moi… D'ailleurs il est tard; retirez-vous, vous me compromettez.
Avant de partir, je recommandai de nouveau à la discrétion de mademoiselle de Porhoët le secret que j'avais dû lui confier. Elle me répondit d'une manière un peu évasive que je pouvais être tranquille, qu'elle saurait ménager mon repos et ma dignité. Toutefois, les jours suivants, je soupçonnai, au redoublement d'égards dont m'honorait madame Laroque, que ma respectable amie lui avait transmis ma confidence. Mademoiselle de Porhoët n'hésita pas du reste à en convenir, m'assurant qu'elle n'avait pu faire moins pour l'honneur de sa famille, et que madame Laroque était d'ailleurs incapable de trahir, même vis-à-vis de sa fille, un secret confié à sa délicatesse.
Cependant ma conférence avec la vieille demoiselle m'avait laissé pénétré d'un respect attendri dont j'essayai de lui donner des marques. Dès le lendemain, dans la soirée, j'appliquai à l'ornementation intérieure et extérieure de sa chère cathédrale toutes les ressources de mon crayon. Cette attention, à laquelle elle s'est montrée sensible, a pris peu à peu la régularité d'une habitude. Presque chaque soir, après le whist, je me mets au travail, et l'idéal monument s'enrichit d'une statue, d'une chaire ou d'un jubé. Mademoiselle Marguerite, qui semble porter à sa voisine une sorte de culte, a voulu s'associer à mon oeuvre de charité en consacrant à la basilique des Porhoët un album spécial que je suis chargé de remplir.