J'offris en outre à ma vieille confidente de prendre ma part des démarches, des recherches et des soins de toute nature que peut susciter son procès. La pauvre femme m'avoua que je lui rendais service, qu'à la vérité elle pouvait encore tenir sa correspondance au courant, mais que ses yeux affaiblis refusaient de déchiffrer les documents manuscrits de son chartrier, et qu'elle n'avait voulu jusque-là se faire suppléer par personne dans ce travail, si important qu'il pût être pour sa cause, afin de ne pas donner une nouvelle prise à la raillerie incivile des gens du pays. Bref, elle m'agréa en qualité de conseil et de collaborateur. Depuis ce temps, j'ai étudié en conscience le volumineux dossier de son procès, et je suis demeuré convaincu que l'affaire, qui doit être jugée en dernier ressort un de ces jours, est absolument perdue d'avance. M. Laubépin, que j'ai consulté, partage cette opinion, que je m'efforcerai au surplus de cacher à ma vieille amie, tant que les circonstances le permettront. En attendant, je lui fais le plaisir de dépouiller pièce par pièce ses archives de famille, dans lesquelles elle espère toujours découvrir quelque titre décisif en sa faveur. Malheureusement ces archives sont fort riches, et le colombier en est rempli depuis le toit jusqu'à la cave.
Hier, je m'étais rendu de bonne heure chez mademoiselle de Porhoët, afin d'y achever avant l'heure du déjeuner le dépouillement de la liasse numéro 115, que j'avais commencé la veille. La maîtresse du logis n'étant pas encore levée, je m'installai dans bruit dans le salon, moyennant la complicité de la petite servante, et je me mis solitairement à ma poudreuse besogne. Au bout d'une heure environ, comme je parcourais avec une joie extrême le dernier feuillet de la liasse 115, je vis entrer mademoiselle de Porhoët traînant avec peine un énorme paquet fort proprement recouvert d'un linge blanc:
— Bonjour, me dit-elle, mon aimable cousin. Ayant appris que vous vous donniez ce matin de la peine pour moi, j'ai voulu m'en donner pour vous. Je vous apporte la liasse 116.
Il y a dans je ne sais quel conte une princesse malheureuse qu'on enferme dans une tour, et à qui une fée ennemie de sa famille impose coup sur coup une série de travaux extraordinaires et impossibles; j'avoue qu'en ce moment mademoiselle de Porhoët, malgré toutes ses vertus, me parut être proche parente de cette fée.
— J'ai rêvé cette nuit, continua-t-elle, que cette liasse contenant la clef de mon trésor espagnol. Vous m'obligerez donc beaucoup de n'en point différer l'examen. Ce travail terminé, vous me ferez l'honneur d'accepter un repas modeste que je prétends vous offrir sous l'ombrage de ma tonnelle.
Je me résignai donc. Il est inutile de dire que la bienheureuse liasse 116 ne contenait, comme les précédentes, que la vaine poussière des siècles. A midi précis, la vieille demoiselle vint me présenter son bras, et me conduisit en cérémonie dans un petit jardin festonné de buis, qui forme, avec un bout de prairie contiguë, tout le domaine actuel des Porhoët. La table était dressée sous une charmille arrondie en berceau, et le soleil d'une belle journée d'été jetait à travers les feuilles quelques rayons irisés sur la nappe éclatante et parfumée. J'achevais de faire honneur au poulet doré, à la fraîche salade et à la bouteille de vieux bordeaux qui composaient le menu du festin, quand mademoiselle de Porhoët, qui avait paru enchantée de mon appétit, fit tomber la conversation sur la famille Laroque.
— Je vous confesse, me dit-elle, que l'ancien corsaire ne me plaît point. Je me souviens qu'il avait, lorsqu'il arriva dans ce pays, un grand singe familier qu'il habillait en domestique, et avec lequel il semblait s'entendre parfaitement. Cet animal était un vraie peste dans le canton, et il n'y avait qu'un homme sans éducation et sans décence qui pût s'en être affublé. On disait que c'était un singe, et j'y consentais; mais au fond je pense que c'était tout bonnement un nègre, d'autant plus que j'ai toujours soupçonné son maître d'avoir fait le trafic de cette denrée sur la côte d'Afrique. Au surplus, feu M. Laroque le fils était un homme de bien et très comme il faut. Quant à ces dames, parlant bien entendu de madame Laroque et de sa fille, et nullement de la veuve Aubry, qui est une créature de bas aloi, quant à ces dames, dis-je, il n'y a pas d'éloges qu'elles ne méritent.
Nous en étions là quand le pas relevé d'un cheval se fit entendre dans le sentier qui borde extérieurement le mur du jardin. Au même instant on frappa quelques coups secs à un petite porte voisine de la tonnelle:
— Eh bien, dit mademoiselle de Porhoët, qui va là?
Je levai les yeux, et je vis flotter une plume noire au-dessus de la crête du mur.