La journée d'hier ne commença pas pour moi aussi gaiement que celle de la veille. Je reçus dès le matin une lettre de Madrid, qui me chargeait d'annoncer à mademoiselle de Porhoët la perte définitive de son procès. L'agent d'affaires m'apprenait, en outre, que la famille contre laquelle on plaidait paraît ne pas devoir profiter de son triomphe, car elle se trouve maintenant en lutte avec la couronne, qui s'est éveillée au bruit de ces millions, et qui soutient que la succession en litige lui appartient par droit d'aubaine. — Après de longues réflexions, il m'a semblé qu'il serait charitable de cacher à ma vieille amie la ruine absolue de ses espérances. J'ai donc le dessein de m'assurer la complicité de son agent en Espagne; il prétextera de nouveaux délais: de mon côté, je poursuivrai mes fouilles dans les archives, et je ferai enfin mon possible pour que la pauvre femme continue, jusqu'à son dernier jour, de nourrir ses chères illusions. Si légitime que soit la caractère de cette tromperie, j'éprouvai toutefois le besoin de la faire sanctionner par quelque conscience délicate. Je me rendis au château dans l'après-midi, et je fis ma confession à madame Laroque: elle approuva mon plan, et me loua même plus que l'occasion ne paraissait le demander. Ce ne fut pas sans grande surprise que je l'entendis terminer notre entretien par ces mots:

— C'est le moment de vous dire, monsieur, que je vous suis profondément reconnaissante de vos soins, et que je prends chaque jour plus de goût pour votre compagnie, plus d'estime pour votre personne. Je voudrais, monsieur, — je vous en demande pardon, car vous ne pouvez guère partager ce voeu, — je voudrais que nous ne fussions jamais séparés… Je prie humblement le ciel de faire tous les miracles qui seraient nécessaires pour cela… car il faudrait des miracles, je ne me le dissimule pas.

Je ne pus saisir le sens précis de ce langage, pas plus que je ne m'expliquai l'émotion soudaine qui brilla dans les yeux de cette excellente femme. — Je remerciai, comme il convenait, et je m'en allai à travers champs promener ma tristesse.

Un hasard, — peu singulier, pour être franc, — me conduisit, au bout d'une heure de marche, dans un vallon retiré, sur les bords du bassin qui avait été le théâtre de mes récentes prouesses. Ce cirque de feuillage et de rochers qui enveloppe le petit lac réalise l'idéal même de la solitude. On est vraiment là au bout du monde, dans un pays vierge, en Chine, où l'on veut. Je m'étendis sur la bruyère, et je refis en imagination toute ma promenade de la veille, qui est de celles qu'on ne fait pas deux fois dans le cours de la plus longue vie. Déjà je sentais qu'une pareille bonne fortune, si jamais elle m'était offerte une seconde fois, n'aurait plus à beaucoup près le même charme imprévu, de sérénité, et, pour trancher le mot, d'innocence. Il fallait bien me le dire, ce frais roman de jeunesse, qui parfumait ma pensée, ne pouvait avoir qu'un chapitre, qu'une page même, et je l'avais lue. Oui, cette heure, cette heure d'amour, pour l'appeler par son nom, avait été souverainement douce, parce qu'elle n'avait pas été préméditée, parce que je n'avais songé à lui donner son nom qu'après l'avoir épuisée, parce que j'avais eu l'ivresse sans la faute! Maintenant ma conscience était éveillée: je me voyais sur la pente d'une amour impossible, ridicule, — pis que cela, — coupable! Il était temps de veiller sur moi, pauvre déshérité que je suis!

Je m'adressais ces conseils dans ce lieu solitaire, — et il n'eût pas été grandement nécessaire de venir là pour me les adresser, — quand un murmure de voix me tira soudain de ma distraction. Je me levai, et je vis s'avancer vers moi une société de quatre ou cinq personnes qui venaient de débarquer. C'était d'abord mademoiselle Marguerite s'appuyant sur le bras de M. de Bévallan, puis mademoiselle Hélouin et madame Aubry, que suivaient Alain et Mervyn. Le bruit de leur approche avait été couvert par le grondement des cascades; ils n'étaient plus qu'à deux pas, je n'avais pas le temps de faire retraite, et il fallut me résigner au désagrément d'être surpris dans mon attitude de beau ténébreux. Ma présence en ce lieu ne parut toutefois éveiller aucune attention particulière; seulement je crus voir passer un nuage de mécontentement sur le front de mademoiselle Marguerite, et elle me rendit mon salut avec une raideur marquée.

M. de Bévallan, planté sur les bords du bassin, fatigua quelque temps les échos des clameurs banales de son admiration:

— Délicieux! pittoresque! Quel ragoût!… La plume de George Sand… le pinceau de Salvator Rosa! — le tout accompagné de gestes énergiques, qui semblaient tour à tour ravir à ces deux grands artistes les instruments de leur génie.

Enfin il se calma, et se fit montrer la passe dangereuse où Mervyn avait failli périr. Mademoiselle Marguerite raconta de nouveau l'aventure, observant d'ailleurs la même discrétion au sujet de la part que j'avais prise au dénouement. Elle insista même avec une sorte de cruauté, relativement à moi, sur les talents, la vaillance et la présence d'esprit que son chien avait déployés, suivant elle, dans cette circonstance héroïque. Elle supposait apparemment que sa bienveillance passagère et le service que j'avais eu le bonheur de lui rendre avaient dû faire monter à mon cerveau quelques fumées de présomption qu'il était urgent de rabattre.

Cependant, mademoiselle Hélouin et madame Aubry ayant manifesté un vif désir de voir se renouveler sous leurs yeux les exploits tant vantés de Mervyn, la jeune fille appela le terre-neuve, et lança, comme la veille, son mouchoir dans le courant de la rivière; mais, à ce signal, le brave Mervyn, au lieu de se précipiter dans le lac, prit sa course le long de la rive, allant et venant d'un air affairé, aboyant avec fureur, agitant la queue, donnant enfin mille preuves d'un intérêt puissant, mais en même temps d'une excellente mémoire. Décidément la raison domine le coeur chez cet animal. Ce fut en vain que mademoiselle Marguerite, courroucée et confuse, employa tout à tour les caresses et les menaces pour vaincre l'obstination de son favori: rien ne put persuader à l'intelligente bête de confier de nouveau sa précieuse personne à ces ondes redoutables. Après des annonces si pompeuses, la prudence opiniâtre de l'intrépide Mervyn avait réellement quelque chose de plaisant; plus que tout autre j'avais, je pense, le droit d'en rire, et je ne m'en fis pas faute. Au surplus, l'hilarité fut bientôt générale, et mademoiselle Marguerite finit elle-même par y prendre part, quoique faiblement.

— Avec tout cela, dit-elle, voilà encore un mouchoir perdu!