Un chemin plus long, mais plus facile que la rampe escarpée de la montagne, nous ramena dans la cour de la ferme, sans qu'un seul mot eût été prononcé entre nous. Hélas! qu'aurais-je dit? Plus qu'un autre j'étais suspect. Je sentais que chaque parole échappée de mon coeur trop rempli n'eût fait qu'élargir encore la distance qui me sépare de cette âme ombrageuse — et adorable!
La nuit déjà tombée dérobait aux yeux les traces de notre émotion commune. Nous partîmes. Madame Laroque, après nous avoir encore exprimé le contentement qu'elle emportait de cette journée, se mit à y rêver. Mademoiselle Marguerite, invisible et immobile dans l'ombre épaisse de la voiture, paraissait endormie comme sa mère; mais, quand un détour de la route laissait tomber sur elle un rayon de pâle clarté, ses yeux ouverts et fixes témoignaient qu'elle veillait silencieusement en tête à tête avec son inconsolable pensée. Pour moi, je puis à peine dire ce que je pensais: une étrange sensation, mêlée d'une joie profonde et d'une profonde amertume, m'avait envahi tout entier, et je m'y abandonnais comme on s'abandonne quelquefois à un songe dont on a conscience et dont on n'a pas la force de secouer le charme.
Nous arrivâmes vers minuit. Je descendis de voiture à l'entrée de l'avenue, pour gagner mon logis par le plus court chemin à travers le parc. Comme je m'engageais dans une allée obscure, un faible bruit de pas et de voix rapprochés frappa mon oreille, et je distinguai vaguement deux ombres dans les ténèbres. L'heure était assez avancée pour justifier la précaution que je pris de demeurer caché dans l'épaisseur du massif et d'observer ces rôdeurs nocturnes. Ils passèrent lentement devant moi: je reconnus mademoiselle Hélouin appuyée sur le bras de M. de Bévallan. Au même instant, le roulement de la voiture leur donna l'alarme, et, après un serrement de main, ils se séparèrent à la hâte, mademoiselle Hélouin s'esquivant dans la direction du château, et l'autre du côté des bois.
Rentré chez moi, et encore préoccupé de mon aventure, je me demandai avec colère si je laisserais M. de Bévallan poursuivre librement ses amours en partie double et chercher en même temps, dans la même maison, une fiancée et une maîtresse. Assurément je suis trop de mon âge et de mon temps pour ressentir contre certaines faiblesses la haine vigoureuse d'un puritain, et je n'ai pas l'hypocrisie de l'affecter; mais je pense que la moralité la plus libre et la plus relâchée sous ce rapport admet encore quelques degrés de dignité, d'élévation et de délicatesse. On marche plus ou moins droit dans ces chemins de traverse. Avant tout, l'excuse de l'amour, c'est d'aimer, et la profusion banale des tendresses de M. de Bévallan en exclut toute apparence d'entraînement et de passion. De telles amours ne sont plus même des fautes; elles n'en ont pas la valeur morale: ce ne sont que des calculs et des gageures de maquignon hébété. Les divers incidents de cette soirée, se rapprochant dans mon esprit, achevaient de me prouver à quel point extrême cet homme était indigne de la main et du coeur qu'il osait convoiter. Cette union serait monstrueuse. Et cependant je compris vite que je ne pouvais user, pour en rompre le dessein, des armes que le hasard venait de me livrer. La meilleure fin ne saurait justifier des moyens bas, et il n'est pas de délation honorable… Ce mariage s'accomplira donc! Le ciel laissera tomber une des plus nobles créatures qu'il a formées entre les bras de ce froid libertin! Il souffrira cette profanation! Hélas! il en souffre tant d'autres!
Puis je cherchai à concevoir par quel égarement de fausse raison cette jeune fille avait choisi cet homme entre tous. Je crus le deviner. M. de Bévallan est fort riche; il doit apporter ici une fortune à peu près égale à celle qu'il y trouve, cela paraît être une sorte de garantie; il pourrait se passer de ce surcroît de richesse: on le présume plus désintéressé parce qu'il est moins besogneux. Triste argument! méprise énorme que de mesurer sur le degré de la fortune le degré de vénalité des caractères! les trois quarts du temps l'avidité s'enfle avec l'opulence — et les plus mendiants ne sont pas les plus pauvres!
N'y avait-il cependant aucune apparence que mademoiselle Marguerite pût d'elle-même ouvrir les yeux sur l'indignité de son choix, trouver dans quelque inspiration secrète de son propre coeur le conseil qu'il m'était défendu de lui suggérer? Ne pouvait-il s'élever tout à coup dans ce coeur un sentiment nouveau, inattendu, qui vînt souffler sur les vaines résolutions de la raison et les mettre à néant? Ce sentiment même n'était-il pas né déjà, et n'en avais-je pas recueilli des témoignages irrécusables? Tant de caprices bizarres, d'hésitations, de combats et de larmes dont j'avais été depuis quelque temps l'objet ou le témoin, dénonçaient sans doute une raison chancelante et peu maîtresse d'elle-même. Je n'étais pas enfin assez neuf dans la vie pour ignorer qu'une scène comme celle dont le hasard m'avait rendu dans cette soirée même le confident et presque le complice — si peu préméditée qu'elle puisse être, — n'éclate point dans une atmosphère d'indifférence. De telles émotions, de tels ébranlements, supposent deux âmes déjà troublées par un orage commun, ou qui vont l'être.
Mais s'il était vrai, si elle m'aimait, comme il était trop certain que je l'aimais, je pouvais dire de cet amour ce qu'elle disait de sa beauté: "A quoi bon?" car je ne pouvais espérer qu'il eût jamais assez de force pour triompher de la défiance éternelle qui est le travers et la vertu de cette noble fille, défiance dont mon caractère, j'ose le dire, repousse l'outrage, mais que ma situation, plus que celle de tout autre, est faite pour inspirer. Entre ces terribles ombrages et la réserve plus grande qu'ils me commandent, quel miracle pourrait combler l'abîme?
Et enfin, ce miracle intervenant, daignât-elle m'offrir cette main pour laquelle je donnerais ma vie, mais que je ne demanderais jamais, notre union serait-elle heureuse? Ne devrais-je pas craindre tôt ou tard dans cette imagination inquiète quelque sourd réveil d'une défiance mal étouffée? Pourrais-je me défendre moi-même de toute arrière-pensée pénible au sein d'une richesse empruntée? Pourrais-je jouir sans malaise d'un amour entaché d'un bienfait? Notre rôle de protection vis-à-vis des femmes nous est si formellement imposé par tous les sentiments d'honneur, qu'il ne peut être interverti un seul instant, même en toute probité, sans qu'il se répande sur nous je ne sais quelle ombre douteuse et suspecte. A la vérité, la richesse n'est pas un tel avantage qu'il ne puisse trouver en ce monde aucune espèce de compensation, et je suppose qu'un homme qui apporte à sa femme, en échange de quelques sacs d'or, un nom qu'il a illustré, un mérite éminent, une grande situation, un avenir, ne doit pas être écrasé de gratitude; mais, moi, j'ai les mains vides, je n'ai pas plus d'avenir que de présent; de tous les avantages que le monde apprécie, je n'en ai qu'un seul: mon titre, et je serais très résolu à ne le point porter, afin qu'on ne pût dire qu'il est le prix du marché. Bref, je recevrais tout et ne donnerais rien: un roi peut épouser une bergère, cela est généreux et charmant, et on l'en félicite à bon droit; mais un berger qui se laisserait épouser par une reine, cela n'aurait pas tout à fait aussi bonne figure.
J'ai passé la nuit à rouler toutes ces choses dans mon pauvre cerveau, et à chercher une conclusion que je cherche encore. Peut-être devrais-je sans retard quitter cette maison et ce pays. La sagesse le voudrait. Tout ceci ne peut bien finir. Que de mortels chagrins on s'épargnerait souvent par une seule minute de courage et de décision! Je devrais du moins être accablé de tristesse, jamais je n'en eus si belle occasion. Eh bien, je ne puis!… Au fond de mon esprit bouleversé et torturé, il y a une pensée qui domine tout et qui me remplit d'une allégresse surhumaine. Mon âme est légère comme un oiseau du ciel. Je revois sans cesse, je verrai toujours ce petit cimetière, cette mer lointaine, cet immense horizon et sur ce radieux sommet cet ange de beauté baigné de pleurs divins! Je sens encore sa main sous ma lèvre: je sens ses larmes dans mes yeux, dans mon coeur! Je l'aime! Eh bien, demain, s'il le faut, je prendrai une résolution. Jusque-là, pour Dieu! qu'on me laisse en repos. Depuis longtemps, je n'abuse pas du bonheur… Cet amour, j'en mourrai peut-être: je veux en vivre en paix tout un jour!
26 août.