— Mon Dieu, monsieur, je ne pense pas avoir mérité…
— Oh! je sais, reprit-il en riant, que vous n'avez pas abondé follement dans mon sens; mais enfin vous ne m'avez pas nui. J'avoue même que vous avez fait preuve d'une sagacité réelle. Vous avez dit que si mademoiselle Marguerite ne devait pas être absolument heureuse avec moi, elle ne serait pas non plus malheureuse. Eh bien, le prophète Daniel n'aurait pas mieux dit. La vérité est que la chère enfant ne serait absolument heureuse avec personne, puisqu'elle ne trouverait pas dans le monde entier un mari qui lui parlât en vers du matin au soir… Il n'y en a pas! Je ne suis pas plus qu'un autre de ce calibre-là, j'en conviens; mais, — comme vous m'avez fait encore l'honneur de le dire, — je suis un galant homme. Véritablement, quand nous nous connaîtrons mieux, vous n'en douterez pas. Je ne suis pas un méchant diable; je suis un bon garçon… Mon Dieu! j'ai des défauts… j'en ai eu surtout! J'ai aimé les jolies femmes… ça, je ne peux le nier! Mais quoi? c'est la preuve qu'on a un bon coeur. D'ailleurs, me voilà au port… et même j'en suis ravi, parce que, — entre nous, — je commençais à me roussir un peu. Bref, je ne veux plus penser qu'à ma femme et à mes enfants. D'où je conclus avec vous que Marguerite sera parfaitement heureuse, c'est-à-dire autant qu'elle peut l'être en ce monde avec une tête comme la sienne: car enfin je serai charmant pour elle, je ne lui refuserai rien, j'irai même au-devant de tous ses désirs. Mais si elle me demande la lune et les étoiles, je ne peux pas aller les décrocher pour lui être agréable!… ça, c'est impossible!… Là-dessus, mon cher ami, votre main encore une fois.
Je la lui donnai. Il se leva.
— Là, j'espère que vous nous resterez, maintenant… Voyons, éclaircissez-moi un peu ce front-là… Nous vous ferons la vie aussi douce que possible mais il faut vous y prêter un peu, que diable! Vous vous complaisez dans votre tristesse… Vous vivez, passez-moi le mot, comme un vrai hibou. Vous êtes une sorte d'Espagnol comme on n'en voit pas!… Secouez-moi donc ça! Vous êtes jeune, beau garçon, vous avez de l'esprit et des talents; profitez un peu de toutes ces choses… Voyons, pourquoi ne feriez-vous pas un doigt de cour à la petite Hélouin? Cela vous amuserait… Elle est très gentille et elle irait très bien… Mais, diantre! j'oublie un peu ma promotion aux grandes dignités, moi!… Allons adieu, Maxime! et à demain, n'est-ce pas?…
— A demain, certainement.
Et ce galant homme, — qui est, lui, une sorte d'Espagnol comme on voit beaucoup, — m'abandonna à mes réflexions.
1er octobre.
Un singulier événement! — Quoique les conséquences n'en soient pas jusqu'ici des plus heureuses, il m'a fait du bien. Après le rude coup qui m'avait frappé, j'étais demeuré comme engourdi de douleur. Ceci m'a rendu au moins le sentiment de la vie, et pour la première fois depuis trois longues semaines j'ai le courage d'ouvrir ces feuilles et de prendre la plume.
Toutes satisfactions m'étant données, je pensai que je n'avais plus aucune raison de quitter, brusquement du moins, une position et des avantages qui me sont après tout nécessaires, et dont j'aurais grand'peine à trouver l'équivalent du jour au lendemain. La perspective des souffrances tout à fait personnelles qui me restaient à affronter, et que je m'étais d'ailleurs attirées par ma faiblesse, ne pouvait m'autoriser à fuir des devoirs où mes intérêts ne sont pas seuls engagés. En outre, je n'entendais pas que mademoiselle Marguerite pût interpréter ma subite retraite par le dépit d'une belle partie perdue, et je me faisais un point d'honneur de lui montrer jusqu'au pied de l'autel un front impassible; quant au coeur, elle ne le verrait pas. — Bref, je me contentai d'écrire à M. Laubépin que certains côtés de ma situation pouvaient d'un instant à l'autre me devenir intolérables, et que j'ambitionnais avidement quelque emploi moins rétribué et plus indépendant.
Dès le lendemain, je me présentai au château, où M. de Bévallan m'accueillit avec cordialité. Je saluai ces dames avec tout le naturel dont je pus disposer. Il n'y eut, bien entendu, aucune explication. Madame Laroque me parut émue et pensive, mademoiselle Marguerite encore un peu vibrante, mais polie. Quant à mademoiselle Hélouin, elle était fort pâle et tenait les yeux baissés sur sa broderie. La pauvre fille n'avait pas à se féliciter extrêmement du résultat final de sa diplomatie. Elle essayait bien de temps en temps de lancer au triomphant M. de Bévallan un regard chargé de dédain et de menace; mais dans cette atmosphère orageuse, qui eût passablement inquiété un novice, M. de Bévallan respirait, circulait et voltigeait avec la plus parfaite aisance. Cet aplomb souverain irritait manifestement mademoiselle Hélouin: mais en même temps il la domptait. Toutefois, si elle n'eût risqué que de se perdre avec son complice, je ne doute pas qu'elle ne lui eût rendu immédiatement, et avec plus de raison, un service analogue à celui dont elle m'avait gratifié la veille; mais il était probable qu'en cédant à sa jalouse colère et en confessant son ingrate duplicité, elle se perdait seule, et elle avait toute l'intelligence nécessaire pour le comprendre. M. de Bévallan, en effet, n'était pas homme à s'être avancé vis-à-vis d'elle sans se réserver une garde sévère dont il userait avec un sang-froid impitoyable. Mademoiselle Hélouin pouvait se dire à la vérité qu'on avait ajouté foi la veille, sur sa seule parole, à des dénonciations autrement mensongères; mais elle n'était pas sans savoir qu'un mensonge qui flatte ou qui blesse le coeur trouve plus facilement créance qu'une vérité indifférente. Elle se résignait donc, non sans éprouver amèrement, je suppose, que l'arme de la trahison tourne quelquefois dans la main qui s'en sert.