Pendant ce jour et ceux qui le suivirent, je fus soumis à un genre de supplice que j'avais prévu, mais dont je n'avais pu calculer tous les poignants détails. Le mariage était fixé à un mois de là. On en dut faire sans retard et à la hâte tous les préparatifs. Les bouquets de madame Prévost arrivèrent régulièrement chaque matin. Les dentelles, les étoffes, les bijoux affluèrent ensuite, et furent étalés chaque soir dans le salon sous les yeux des amies affairées et jalouses. Il fallut donner sur tout cela mes avis et mes conseils. Mademoiselle Marguerite les sollicitait avec une sorte d'affection cruelle. J'obéissais de bonne grâce; puis je rentrais dans ma tour, je prenais dans un tiroir secret le petit mouchoir déchiré que j'avais sauvé au péril de ma vie, et j'en essuyais mes yeux. Lâcheté encore! mais qu'y faire? Je l'aime! La perfidie, l'inimitié, des malentendus irréparables, sa fierté et la mienne, nous séparent à jamais: soit! mais rien n'empêchera ce coeur de vivre et de mourir plein d'elle!
Quant à M. de Bévallan, je ne me sentais pas de haine contre lui: il n'en mérite pas. C'est une âme vulgaire, mais inoffensive. Je pouvais, Dieu merci, sans hypocrisie recevoir les démonstrations de sa banale bienveillance, et mettre avec tranquillité ma main dans la sienne; mais si sa personnalité fruste échappait à ma haine, je n'en ressentais pas moins avec une angoisse profonde, déchirante, combien cet homme était indigne de la créature choisie qu'il posséderait bientôt, — qu'il ne connaîtrait jamais. Dire le flot de pensées amères, de sensations sans nom que soulevait en moi — qu'y soulève encore — l'image prochaine de cette odieuse mésalliance, je ne le pourrais ni ne l'oserais. L'amour véritable a quelque chose de sacré qui imprime un caractère plus qu'humain aux douleurs comme aux joies qu'il nous donne. Il y a dans la femme qu'on aime je ne sais quelle divinité dont il me semble qu'on ait seul le secret, qui n'appartient qu'à vous, et dont une main étrangère ne peut toucher le voile sans vous faire éprouver une horreur qui ne ressemble à aucune autre, — un frisson de sacrilège. Ce n'est pas seulement un bien précieux qu'on vous ravit, c'est un autel qu'on profane en vous, un mystère qu'on viole, un dieu qu'on outrage! Voilà la jalousie! Du moins, c'est la mienne. Très sincèrement, il me semblait que moi seul au monde j'avais des yeux, une intelligence, un coeur capables de voir, de comprendre et d'adorer dans toutes ses perfections la beauté de cet ange, qu'avec tout autre elle serait comme égarée et perdue, qu'elle m'était destinée à moi seul corps et âme de toute éternité! J'avais cet orgueil immense, assez expié par une immense douleur.
Cependant un démon railleur murmurait à mon oreille que, suivant toutes les prévisions de l'humaine sagesse, Marguerite trouverait plus de paix et de bonheur réel dans l'amitié tempérée du mari raisonnable qu'elle n'en eût rencontré dans la belle passion de l'époux romanesque. Est-ce donc vrai? est-ce donc possible? Moi, je ne le crois pas! — Elle aura la paix, soit; mais la paix, après tout, n'est pas le dernier mot de la vie, le symbole suprême du bonheur. S'il suffisait de ne pas souffrir et de se pétrifier le coeur pour être heureux, trop de gens le seraient qui ne le méritent pas. A force de raison et de prose, on finit par diffamer Dieu et dégrader son oeuvre. Dieu donne la paix aux morts, la passion aux vivants! Oui, il y a dans la vie, à côté de la vulgarité des intérêts courants et quotidiens à laquelle je n'ai pas l'enfantillage de prétendre échapper, il y a une poésie permise — que dis-je? — commandée! C'est la part de l'âme douée d'immortalité. Il faut que cette âme se sente et se révèle quelquefois, fût-ce par des transports au delà du réel, par des aspirations au delà du possible, fût-ce par des orages ou par des larmes. Oui, il y a une souffrance qui vaut mieux que le bonheur, ou plutôt qui est le bonheur même, celle d'une créature vivante qui connaît tous les troubles du coeur et toutes les chimères de la pensée, et qui partage ces nobles tourments avec un coeur égal et une pensée fraternelle! Voilà le roman que chacun a le droit, et, pour dire tout, le devoir de mettre dans sa vie, s'il a le titre d'homme et s'il le veut justifier.
Au surplus, cette paix même tant vantée, la pauvre enfant ne l'aura pas. Que le mariage de deux coeurs inertes et de deux imaginations glacées engendre le repos du néant, je le veux bien; mais l'union de la vie et de la mort ne peut se soutenir sans une contrainte horrible et de perpétuels déchirements.
Au milieu de ces misères intimes dont chaque jour redoublait l'intensité, je ne trouvais un peu de secours qu'auprès de ma pauvre et vieille amie mademoiselle de Porhoët. Elle ignorait ou feignait d'ignorer l'état de mon coeur; mais, dans des allusions voilées, peut-être involontaires, elle posait légèrement sur mes plaies saignantes la main délicate et ingénieuse d'une femme. Il y a, d'ailleurs, dans cette âme, vivant emblème du sacrifice et de la résignation, et qui déjà semble flotter au-dessus de la terre, un détachement, un calme, une douce fermeté qui se répandaient sur moi. J'en arrivais à comprendre son innocente folie, et même à m'y associer avec une sorte de naïveté. Penché sur mon album, je me cloîtrais avec elle pendant de longues heures dans sa cathédrale, et j'y respirais un moment les vagues parfums d'une idéale sérénité.
J'allais encore chercher presque chaque jour dans le logis de la vieille demoiselle un autre genre de distraction. Il n'y a point de travail auquel l'habitude ne prête quelque charme. Pour ne pas laisser soupçonner à mademoiselle de Porhoët la perte définitive de son procès, je poursuivais régulièrement l'exploration de ses archives de famille. Je découvrais par intervalles — dans ce fouillis — des traditions, des légendes, des traits de moeurs qui éveillaient ma curiosité, et qui transportaient un moment mon imagination dans les temps passés, loin de l'accablante réalité. Mademoiselle de Porhoët, dont ma persévérance entretenait les illusions, m'en témoignait une gratitude que je méritais peu, car j'avais fini par prendre à cette étude, désormais sans utilité positive, un intérêt qui me payait de mes peines et qui faisait à mes chagrins une diversion salutaire.
Cependant, à mesure que le terme fatal approchait, mademoiselle Marguerite perdait la vivacité fébrile dont elle avait paru animée depuis le jour où le mariage avait été définitivement arrêté. Elle retombait, du moins par instants, dans son attitude autrefois familière d'indolence passive et de sombre rêverie. Je surpris même une ou deux fois ses regards attachés sur moi avec une sorte de perplexité extraordinaire. Madame Laroque, de son côté, me regardait souvent avec un air d'inquiétude et d'indécision, comme si elle eût désiré et redouté en même temps d'aborder avec moi quelque pénible sujet d'entretien. Avant-hier, le hasard fit que je me trouvai seul avec elle dans le salon, mademoiselle Hélouin étant sortie brusquement pour donner un ordre. La conversation indifférente dans laquelle nous étions engagés cessa aussitôt comme par un accord secret.
Après un court silence:
— Monsieur, me dit madame Laroque d'un accent pénétré, vous placez bien mal vos confidences!
— Mes confidences, madame! Je ne puis vous comprendre. A part mademoiselle de Porhoët, personne ici n'a reçu de moi l'ombre d'une confidence.