— Ah! si vous le saviez, que n'avez-vous parlé!
Eh bien, non! ni aujourd'hui, ni demain, ni jamais, s'il ne tient qu'à moi, la honte ne rougira ces deux nobles fronts. Je n'achèterai point mon bonheur au prix de leur humiliation. Ce secret qui n'appartient qu'à moi, que ce vieillard, muet désormais pour toujours, ne peut plus trahir lui-même, ce secret n'est plus: la flamme l'a dévoré.
J'y ai bien pensé. Je sais ce que j'ai osé faire. C'était là un testament, un acte sacré, et je l'ai détruit. De plus il ne devait pas profiter à moi seul. Ma soeur qui m'est confiée, y pouvait trouver une fortune, et sans son avis je l'ai replongée de ma main dans la pauvreté. Je sais tout cela; mais deux âmes pures, élevées et fières ne seront pas écrasées et flétries sous le fardeau d'un crime qui leur fut étranger. Il y avait là un principe d'équité qui m'a paru supérieur à toute justice littérale. Si j'ai commis un crime à mon tour, j'en répondrai!… Mais cette lutte m'a broyé, je n'en puis plus!
4 octobre.
M. Laubépin était enfin arrivé hier dans la soirée. Il vint me serrer la main. Il était préoccupé, brusque et mécontent. Il me parla brièvement du mariage qui se préparait.
— Opération fort heureuse, dit-il, combinaison fort louable à tous égards, où la nature et la société trouvent à la fois les garanties qu'elles ont droit d'exiger en pareille occurrence. Sur quoi, jeune homme, je vous souhaite une bonne nuit, et je vais m'occuper de déblayer le terrain délicat des conventions préliminaires, afin que le char de cet hymen intéressant arrive au but sans cahots.
On se réunissait dans le salon aujourd'hui à une heure de l'après-midi, au milieu de l'appareil et du concours accoutumés, pour procéder à la signature du contrat. Je ne pouvais assister à cette fête, et j'ai béni ma blessure qui m'en épargnait le supplice. J'écrivais à ma petite Hélène, à qui je m'efforce plus que jamais de vouer mon âme tout entière, quand, vers trois heures, M. Laubépin et mademoiselle de Porhoët sont entrés dans ma chambre. M. Laubépin dans ses fréquents voyages à Laroque, ne pouvait manquer d'apprécier les vertus de ma vénérable amie, et il s'est formé dès longtemps entre ces deux vieillards un attachement platonique et respectueux dont le docteur Desmarets s'évertue vainement à dénaturer le caractère. Après un échange de cérémonies, de saluts et de révérences interminables, ils ont pris les sièges que je leur avançais, et tous les deux se sont mis à me considérer avec un air de grave béatitude.
— Eh bien! ai-je dit, c'est terminé?
— C'est terminé! ont-ils répondu à l'unisson.
— Cela s'est bien passé?