C'est bien, Monsieur. Comptez sur moi.

BEVALLAN, avec une bonhomie enjouée.

J'y compte, monsieur Maxime… et permettez-moi d'espérer que toute glace est rompue entre nous… n'est-ce pas? Mon Dieu! nous nous sommes assez mal connus, jusqu'ici… Moi, je l'avoue, j'avais conçu contre vous quelques préventions, qui, Dieu merci, n'existent plus… Vous, de votre côté, vous avez pu me juger un peu témérairement… mais maintenant vous me connaîtrez mieux, et vous verrez là franchement… je ne suis pas un méchant diable… je suis un bon garçon… Ah! certainement, j'ai des défauts… j'en ai eu surtout: j'ai aimé les jolies femmes… Mais quoi! c'est preuve qu'on a un bon coeur, n'est-ce pas? Et puis, d'ailleurs, me voilà au port… et même, entre nous, j'en suis ravi… parce que je commençais à me… roussir un peu… mais je ne veux plus penser qu'à ma femme et à mes enfants…, et vous pouvez en être sûr, cher Monsieur, ma femme sera parfaitement heureuse… c'est-à-dire autant qu'elle peut l'être avec une tête comme la sienne… car enfin je serai charmant pour elle… j'irai au-devant de ses moindres fantaisies… Mais si elle me demande d'aller décrocher la lune et les étoiles pour lui être agréable, dame! je n'irai pas… ça c'est impossible! Ah çà, votre main encore une fois. (Maxime lui donne la main.)

BEVALLAN.

Et je cours dire à ces dames que vous nous restez à perpétuité. (Près de sortir, il ajoute, à part.) Jusqu'après le contrat. (Il sort à gauche.)

SCENE X.

MAXIME, seul.

Et voilà l'homme qu'elle juge digne d'elle! Oui, je comprends! Lui, du moins, il apporte une fortune presque égale… il est moins suspect… malheureuse enfant! Elle ignore qu'en ce monde les plus mendiants ne sont pas toujours les plus pauvres!… Enfin! Ah! et puis, elle est femme!… Elle se croit offensée, et la première vengeance qui se présente, elle la saisit. Elle veut voir de quel front je supporterai les tortures qu'elle m'inflige! Eh bien, ce front, je le jure, elle le verra impassible jusqu'au pied de l'autel: sa fierté pâlira devant la mienne! (Douloureusement.) Quant au coeur, elle ne le verra pas!… Allons! voyons!… (Il s'asseoit.) Occupons-nous de son contrat!… Voyons ces papiers… voyons… (Il ouvre le portefeuille et parcourt les différentes pièces qu'il contient.) Rien de nouveau pour moi dans tout cela… des titres de propriétés… rien de secret… quelques recommandations… à mes enfants!!! (Tout à coup avec stupeur.) Mon nom! que veut dire ceci! le nom de mon père!… (Il saisit vivement une des pièces du portefeuille et lit à la hâte.) Le marquis Jacques de Champcey… mon aïeul… oui… aux Antilles, à Sainte-Lucie, nous avions là, à cette époque, d'immenses propriétés… et, je m'en souviens, oui… un régisseur du nom de Laroque! Mais il a péri, avec son fils, dans cette fatale nuit où mon aïeul livra son dernier combat… voyons donc… (Il lit.) "A l'approche des événements, la plantation avait été vendue par les soins de mon père!" Son père!… Ce vieillard serait… (Il lit.) "Nous avions ordre de rejoindre pendant la nuit la flottille que devait escorter en France la frégate du commandant de Champcey!!! Dans le trajet, nous tombâmes dans la croisière anglaise… mon père fut tué en se défendant… moi, on me donna le choix d'être fusillé sur-le-champ ou de révéler le secret de la passe inconnue où s'était réfugiée la flottille française. En récompense de cette trahison, on m'abandonnait le prix des propriétés vendues, les sommes considérables dont j'étais porteur…" Dieu! "j'étais jeune, presque enfant… je succombai! Une heure plus tard, le marquis de Champcey avait péri sur son bord!" Misérable! Ah! et puis des remords, oui… "Dieu sait que depuis j'ai lavé dans le sang ennemi et dans le mien la tache imprimée dans une heure de faiblesse au pavillon de mon pays…" et pour ne pas rougir devant ses enfants il a gardé le fruit de son crime… Providence!… Mais alors c'est à moi de parler en maître ici. (Il se lève. Avec emportement.) Et je parlerai! Oui, je parlerai! J'ai assez souffert… j'ai assez dévoré d'affronts!… Eh! je ne suis pas un saint, après tout!… Il y a du sang dans ce coeur qu'on écrase… on va l'apprendre! Cette enfant barbare va savoir à son tour ce que c'est que l'humiliation! Sa tête superbe va connaître le poids de la honte! Ce n'est qu'une femme, soit! mais elle a un défenseur, maintenant… Eh bien, tant mieux, qu'il la défende! (La porte de gauche s'ouvre: on entend la voix de Marguerite, qui dit: "J'y vais, ma mère. — Maxime: Ah! Dieu!" Marguerite entre et traverse lentement la scène, regardant Maxime. La résolution de Maxime se détend sous ce regard. — Marguerite sort par le fond à droite.)

SCENE XI.

MAXIME, seul.