—Je le pourrais certainement, mais je ne le veux pas.

—Je vous aurais crue plus franche.

—J'ai mes heures.

—Eh bien, reprit Camors, si l'heure de la franchise est passée pour vous, elle est venue pour moi…

—Cela fait compensation, dit-elle.

—Et je vais vous le prouver, poursuivit Camors.

—Je m'en fais une fête, dit la marquise en s'assujettissant doucement sur sa causeuse, comme quelqu'un qui se met à l'aise pour mieux jouir d'une circonstance agréable.

—Moi, madame, je vous aime… et comme vous voulez être aimée… Je vous aime ardemment et mortellement, assez pour me faire tuer, et assez pour vous tuer.

—Bon, cela! dit la marquise à demi-voix.

—Mais, continua-t-il d'un accent sourd et contenu, en vous aimant, en vous le disant, en essayant de vous faire partager mon amour, je viole indignement des obligations d'honneur que vous connaissez,—d'autres même que vous ignorez. C'est un crime, vous l'avez dit. Je ne cherche pas à m'atténuer ma faute. Je la vois, je la juge et je l'accepte. Je brise le dernier lien moral qui me restât. Je sors des rangs des hommes d'honneur, je sors même des rangs de l'humanité… Je n'ai plus rien d'humain que mon amour, rien de sacré que vous; mais il faut que mon crime se sauve au moins par quelque grandeur… Eh bien, voici comment je le conçois… Je conçois deux êtres également libres et forts s'aimant et s'estimant seuls l'un l'autre par-dessus tout, n'ayant d'affection, de dévouement, de loyauté, d'honneur que l'un pour l'autre, mais ayant tout cela entre eux à un degré suprême. Je vous donne et je vous consacre absolument ma personne, tout ce que je peux être et tout ce que je puis devenir, à la condition d'un retour égal… Restons dans la convention sociale, hors de laquelle nous serions misérables tous deux… Secrètement unis et secrètement isolés sur des hauteurs inconnues, au milieu de la foule humaine, la dominant et la méprisant, mettons en commun nos dons, nos facultés, nos puissances, nos deux royautés parisiennes, la vôtre, qui ne peut grandir, la mienne, qui grandira, si vous m'aimez… et vivons ainsi l'un par l'autre et l'un pour l'autre jusqu'à la mort… Vous rêviez, disiez-vous, des amours étranges et presque sacrilèges, en voilà un.—Seulement, avant de l'accepter, songez-y bien, car je vous atteste que cela est fort sérieux. Mon amour pour vous est immense… Je vous aime assez pour dédaigner et fouler aux pieds ce que les derniers des hommes respectent encore… Je vous aime assez pour trouver en vous seule, en votre seule estime, en votre seule tendresse, dans l'orgueil et dans l'ivresse d'être à vous… l'oubli et la consolation de l'amitié outragée, de la foi trahie, de l'honneur perdu!… Mais, madame, c'est là un sentiment avec lequel vous auriez tort de jouer, vous devez le comprendre… Eh bien, si vous voulez de mon amour, si vous voulez de cette alliance,—contraire à toutes les lois du monde… mais grande du moins et singulière…—daignez me le dire, et je tombe à vos pieds… Si vous n'en voulez pas, si elle vous fait peur, si vous n'êtes pas prête à toutes les obligations redoutables qu'elle entraîne, dites-le encore… ne craignez pas un mot, pas un reproche… Quoi qu'il puisse m'en coûter, je brise ma vie, je pars, je m'éloigne de vous sans retour, et ce qui s'est passé hier est oublié à jamais.