—Charlotte, reprit-il enfin avec un pénible sourire, il faut que je vous avoue ma folie… je ne vis pas depuis ce matin… J'ai reçu une lettre singulière… voulez-vous la voir?
—Si cela vous plaît, dit-elle.
Il tira une lettre de sa poche et la lui donna. Elle était d'une écriture évidemment et laborieusement contrefaite, et n'était point signée.
—Une lettre anonyme? dit la marquise, dont les sourcils se soulevèrent légèrement en signe de dédain.
Puis elle se mit à lire la lettre, dont voici le texte:
«Un ami vrai, général, s'indigne de voir qu'on abuse de votre confiance et de votre loyauté. Vous êtes trompé par ceux que vous aimez le plus. Un homme comblé de vos bienfaits, une femme qui vous doit tout, sont unis par une entente secrète qui vous outrage. Ils hâtent de leurs vœux l'heure où ils pourront partager vos dépouilles. Celui qui se fait un devoir pieux de vous avertir ne veut calomnier personne. Il est convaincu que votre honneur est respecté par celle à qui vous l'avez confié, elle est toujours digne de votre tendresse et de votre estime, elle n'a d'autre tort que de se prêter aux calculs d'avenir que votre meilleur ami ne craint pas d'établir sur votre mort, sur votre veuve et sur votre héritage. La pauvre femme subit malgré elle la fascination d'un homme trop célèbre par ses prestiges séducteurs; mais lui, cet homme, votre ami, presque votre fils, comment qualifier sa conduite? Toutes les personnes honnêtes en sont révoltées, et en particulier celle qu'une conversation surprise par hasard a mise au courant, et qui obéit à sa conscience en vous donnant cet avis.»
La marquise, après avoir achevé, tendit froidement la lettre au général.
—Signé: «Éléonore-Jeanne de la Roche-Jugan», dit-elle.
—Croyez-vous? dit le général.
—La clarté même du jour! reprit la marquise. Le devoir pieux… le prestige séducteur… les personnes honnêtes… Elle a pu déguiser son écriture, mais non son style… et ce qu'il y a de plus décisif encore, c'est qu'elle prête à M. de Camors,—il s'agit de lui, j'imagine,—ses propres projets et ses calculs, qui ne vous ont pas échappé plus qu'à moi, je suppose.