—C'est bien; mais vous vous voyez un peu souvent, il me semble… C'est le matin, c'est le soir… vous ne vous quittez pas!
—Mon Dieu! je croyais vous être agréable… Est-ce que madame de
Campvallon n'est pas une bonne relation?
—Excellente; mais, en général, je n'aime pas les amitiés de femmes. Au surplus, j'ai tort de vous en parler; vous avez assez d'esprit et de sagesse pour observer les limites.
Voilà, ma mère, ce qu'il m'a dit. Ma mère, je vous embrasse.
Mars.
Ma mère, j'espérais ne plus vous ennuyer cette année du récit des fêtes, des festons, des astragales et des girandoles, car enfin nous entrons dans le carême. C'est aujourd'hui le mercredi des cendres. Eh bien, ma pauvre mère, nous dansons après-demain chez madame d'Oilly. Je ne voulais pas y aller; mais j'ai vu que cela contrariait Louis, et j'ai eu peur aussi de blesser madame d'Oilly, qui a presque servi de mère à mon mari. Le carême ici, d'ailleurs, est un vain mot. J'en soupire pour moi; quand donc s'arrête-t-on? quand ne s'amuse-t-on plus, mon Dieu?
Ma mère chérie, je dois vous l'avouer, je m'amuse trop pour être heureuse. Je comptais un peu sur ce carême, et voilà qu'on l'efface du calendrier. Ce cher carême, quelle jolie, spirituelle et honnête invention pourtant! que cette religion est sensée! comme elle connaît bien cette faible et folle humanité! quelle prévoyance dans ses lois! Et quelle indulgence aussi! car limiter le plaisir, c'est le pardonner. Moi aussi, j'aime le plaisir, les belles toilettes qui nous font ressembler à des fleurs, les salons éclatants, la musique, l'air de fête, la danse. Oui, j'aime beaucoup tout cela, j'en sens le trouble charmant, j'en sens l'ivresse; mais toujours, toujours!… à Paris l'hiver, aux eaux l'été, toujours ce tourbillon, ce trouble et cette ivresse, cela devient quelque chose de sauvage, de nègre, et, si j'osais le dire, de bestial. Pauvre carême! il l'avait prévu. Il ne nous disait pas seulement, comme le prêtre à moi ce matin: «Souviens-toi que tu es poussière;» il nous disait: «Souviens-toi que tu as une âme; souviens-toi que tu as des devoirs, que tu as un mari, un enfant, une mère, un Dieu! Et alors, ma mère, on se retirait en famille, à l'ombre du vieux foyer; on vivait dans les graves pensées, entre l'église et la maison, on s'entretenait de choses élevées et saintes; on rentrait dans le monde moral, on reprenait pied dans le ciel. C'était un intervalle salutaire qui empêchait que jamais la dissipation ne tournât à l'hébétement, le plaisir à la convulsion, et que votre masque de l'hiver enfin ne devînt votre visage.
Ceci est tout à fait l'opinion de madame Jaubert.—Qu'est-ce que c'est que madame Jaubert? C'est une sage petite Parisienne que ma mère aimera. Je l'ai rencontrée pendant plusieurs mois un peu partout, particulièrement à Saint-Philippe-du-Roule, sans me douter qu'elle fût ma voisine et que son hôtel touchât le nôtre. Voilà Paris. C'est une gracieuse personne, qui a l'air doux, tendre et intrépide. Nous nous placions toujours l'une près de l'antre, machinalement. Nous nous regardions à la dérobée. Nous reculions nos chaises pour nous laisser passer, et de nos plus douces voix: «Pardon, madame!—Oh! madame!» Mon gant tombait, elle le ramassait. «Oh! merci, madame!» Je lui offrais de l'eau bénite. «Oh! chère madame!» Et un sourire. Quand nos voitures se croisaient autour du lac, un petit salut et un sourire encore. Un jour, au concert des Tuileries, nous nous aperçûmes de loin et nous rayonnâmes: dès que nous entendions quelque chose qui nous plaisait particulièrement, nous nous regardions vite,—et toujours ce sourire. Jugez de ma surprise, l'autre matin, quand j'ai vu ma sympathie entrer dans la petite maison italienne qui est à deux pas de la nôtre et y entrer comme chez elle. Je m'informe. C'est madame Jaubert. Son mari est un grand jeune homme blond qui est ingénieur civil. Me voilà prise d'une envie énorme d'aller faire visite à ma voisine. J'en parle à Louis non sans rougir, car je me souviens qu'il n'aime pas les amitiés de femmes, mais, avant tout, il m'aime. Pourtant il hausse un peu les épaules.
—Laissez-moi au moins prendre quelques renseignements sur ces gens-là.
Il les prend. Quelques jours après: