Il devint plus pâle encore, et, après, une minute:
—Excepté à sa mère dit-il, soit… Votre mère arrive demain, n'est-ce pas?
Elle fit signe de la tête que oui.
—Vous disposerez de vous avec elle, et j'accepterai tout.
—Merci, dit-elle faiblement.
Il quitta la chambre aussitôt. Il alla lui-même chercher madame Jaubert, qu'on fit relever, et lui dit brièvement que sa femme avait été saisie d'une violente crise nerveuse à la suite d'un refroidissement. La gracieuse petite madame Jaubert accourut en toute hâte chez son amie, et passa la nuit près d'elle. Elle ne fut pas longtemps dupe de l'explication que Camors lui avait donnée. Les femmes se comprennent vite en leurs douleurs. Madame Jaubert cependant ne demanda point de confidences, et n'en reçut pas; mais sa tendresse rendit à son amie dans cette nuit affreuse le seul service qu'elle pouvait lui rendre: elle la fit pleurer.
Cette nuit ne fut pas non plus très douce pour M. de Camors. Il ne prit aucun repos. Il marcha jusqu'au jour dans son appartement avec une sorte de fureur. La détresse de cette enfant l'avait navré. Les souvenirs du passé se réveillant en même temps, les appréhensions du lendemain lui montrant auprès de la fille écrasée la mère—et quelle mère!—atteinte mortellement dans toutes les chères illusions, dans toutes les croyances, dans tous les bonheurs de la vie,—il sentait qu'il y avait encore dans son cœur des points vivants pour la pitié, dans sa conscience pour le remords. Il s'irritait de sa faiblesse, et y retombait.
Qui donc l'avait trahi? Cette préoccupation l'agitait à un degré presque égal. Dès le premier instant, il ne s'y était pas trompé. La douleur subite et à moitié folle de sa femme, son attitude désespérée, son silence, ne s'expliquaient que par une conviction évidente, par une révélation décisive. Après avoir égaré quelque temps ses soupçons, il en arriva à se persuader que les lettres de madame de Campvallon avaient pu seules jeter dans l'esprit de sa femme une si pleine lumière. Il n'écrivait jamais à la marquise, quant à lui; mais il n'avait pu l'empêcher de lui écrire. Pour madame de Campvallon, comme pour la plupart des femmes, un amour sans lettres était trop incomplet. La faute de M. de Camors, peu excusable chez un homme de ce mérite, était de conserver ces lettres; mais personne n'est parfait: il était artiste, il aimait ces chefs-d'œuvre d'éloquence passionnée; il était fier de les inspirer, et il ne pouvait se décider à les brûler.—Il examina à la hâte le tiroir secret où il les enfermait: à certains signes ménagés à dessein, il reconnut que ce tiroir avait été fouillé.—Cependant, aucune lettre ne manquait; l'ordre seulement en était bouleversé.
Ses pensées s'étaient déjà portées plus d'une fois sur Vautrot, dont la délicatesse lui était suspecte, quand il reçut dans la matinée un billet de son secrétaire qui ne put lui laisser aucun doute. En réalité, M. Vautrot, après avoir passé de son côté une nuit des moins agréables, ne s'était pas senti le courage d'affronter l'accueil que son patron pouvait lui réserver ce matin-là. Son billet était assez habilement rédigé pour laisser dormir les soupçons, si par hasard ils n'étaient pas éveillés, et si la comtesse ne l'avait pas trahi. Il annonçait qu'il venait d'accepter une situation avantageuse qui lui était offerte par une maison de commerce de Londres. Il avait dû se décider à l'improviste et partir le matin même sous peine de perdre une occasion irréparable. Il terminait par les expressions les plus vives de sa reconnaissance et de ses regrets.
Camors, ne pouvant l'étrangler, résolut de le payer. Il lui envoya non seulement quelques appointements arriérés, mais en outre une somme assez ronde, en témoignage de sa sympathie et de ses vœux; ce fut, d'ailleurs, une simple précaution, car M. de Camors n'appréhendait plus rien de ce venimeux personnage, le voyant dépourvu des seules armes qu'il eût possédées contre lui, et aussi du seul intérêt qui l'eût poussé à s'en servir; car il avait compris que M. Vautrot lui avait fait l'honneur de convoiter sa femme, et il l'en estimait un peu moins bas, lui trouvant après tout ce côté de gentilhomme.