V
M. de Camors, dans cette matinée, eut besoin d'un rude effort de courage pour accomplir lui-même ses devoirs de gentilhomme en allant recevoir à la gare madame de Tècle; mais le courage était depuis longtemps son unique vertu, et celle-là, du moins, il ne devait jamais la perdre. Il accueillit avec grâce sa jeune belle-mère couverte de ses vêtements de deuil. Elle fut surprise de ne pas voir sa fille avec lui. Il lui avoua qu'elle était un peu souffrante depuis la veille. Malgré les précautions de son langage et de son sourire, il ne put empêcher que madame de Tècle ne conçut aussitôt de vives alarmes. Il ne prétendait, d'ailleurs, la rassurer qu'à demi. Sous la réserve calculée de ses réponses, elle pressentit un désastre; après l'avoir d'abord pressé de questions, elle garda le silence pendant le reste du trajet.
La jeune comtesse, pour épargner à sa mère la première impression, avait quitté son lit, et même la pauvre enfant avait mis un peu de rouge sur ses joues pâlies. M. de Camors ouvrit lui-même à madame de Tècle la porte de la chambre de sa fille et se retira.—La jeune femme se souleva avec peine sur sa causeuse, et sa mère la reçut dans ses bras. Ce ne fut d'abord entre elles qu'un échange d'embrassements étroits et de muettes caresses; puis la mère s'assit près d'elle, elle prit contre son sein la tête de sa fille, et, la regardant au fond des yeux:
—Quoi? dit-elle douloureusement.
—Oh! rien… rien de désespéré… seulement, il faut aimer plus que jamais votre petite Mary, n'est-ce pas?
—Oui… mais quoi donc enfin?
—Il ne faut pas vous faire de mal… et il ne faut pas m'en faire non plus… Vous savez pourquoi?
—Oui… mais, je t'en supplie, ma chérie, dis-moi!
—Eh bien, je vais vous dire tout… mais, de grâce, mère, soyez brave comme moi!…
Elle cacha plus profondément sa tête dans le sein de sa mère, et se mit à lui conter à voix basse, sans la regarder, la terrible révélation qui lui avait été faite, et que l'aveu de son mari avait confirmée.