Madame de Tècle ne l'interrompit pas une seule fois pendant ce cruel récit; elle lui baisait seulement les cheveux de temps en temps. La jeune comtesse, qui n'osait lever les yeux sur elle, comme si elle eût été honteuse du crime d'un autre, put se figurer qu'elle s'était elle-même exagéré la gravité de son malheur, puisque sa mère en recevait la confidence avec tant de calme; mais le calme de madame de Tècle en ce moment horrible était celui des martyrs; car tout ce que put jamais souffrir une chrétienne sous la griffe des tigres ou sous le crochet du tortionnaire, cette mère le souffrait alors sous la main de sa fille bien-aimée. Son beau et pâle visage, ses grands yeux dressés vers le ciel, comme ceux qu'on prête aux pures victimes agenouillées dans les cirques romains, semblaient demander à Dieu s'il avait vraiment des consolations pour de telles tortures!
Quand elle eut tout entendu, elle trouva la force de sourire à sa fille, qui la regardait enfin avec une expression de timidité inquiète, et, l'embrassant plus étroitement:
—Eh bien, ma chérie, lui dit-elle, c'est une grande tristesse, c'est vrai… cependant, tu as raison, il n'y a rien de désespéré.
—Croyez-vous?
—Sans doute… il y a là un mystère inconcevable… mais sois sûre que le mal n'est pas aussi terrible qu'il paraît.
—Ma pauvre mère, puisqu'il avoue pourtant!
—J'aime mieux qu'il avoue, vois-tu… Cela prouve qu'il y a encore quelque fierté, quelques ressources dans son âme… et puis je l'ai senti très affligé… il souffre comme nous, va!… Enfin pensons à l'avenir, ma chérie.
Elles se tenaient les mains et se souriaient l'une à l'autre en contenant les larmes dont leurs yeux étaient noyés. Après quelques minutes:
—Je voudrais bien, mon enfant, dit madame de Tècle, me reposer pendant une demi-heure… et puis j'ai besoin de mettre un peu d'ordre dans ma toilette.
—Je vais vous conduire à votre chambre… Oh! je puis marcher… Je me sens beaucoup mieux…