—Vous l'avez planté dans son lit pour trois mois, m'a-t-on dit?

—Tout au plus.

—Eh bien, maintenant, cher ami, rendez-moi un service… Je suis un ours, moi, un sauvage, un revenant… Aidez-moi à me remettre dans le mouvement, hein?… Allons souper avec des personnes enjouées et de vertu plus que médiocre… Cela m'est recommandé par les médecins!

—Du Caire? Rien de plus facile, mon prince.

Une heure plus tard, Louis de Camors et le prince d'Errol, en compagnie d'une demi-douzaine de convives des deux sexes, prenaient possession d'un salon de restaurant dont on nous permettra de respecter le huis clos.

Aux lueurs pâles de l'aube, ils sortirent.—Il se trouva qu'à ce moment même un chiffonnier à longue barbe grise errait comme une ombre devant la porte du restaurant, piquant de son crochet les tas d'immondices qui attendaient le balai de la voirie municipale. Camors, en fermant son porte-monnaie d'une main peu assurée, laissa échapper un louis, qui alla se perdre au milieu des débris fangeux accumulés contre le trottoir. Le chiffonnier leva la tête avec un sourire timide.

—Ah! monsieur, dit-il, ce qui tombe au fossé devrait être au soldat!

—Ramasse-le avec tes dents, dit Camors, et je te le donne.

L'homme hésita et rougit sous son hâle; puis il jeta aux jeunes gens et aux femmes qui riaient autour de lui un regard de haine mortelle, et s'agenouilla; il se coucha la poitrine dans la boue, et, se relevant l'instant d'après, leur montra la pièce d'or serrée entre ses dents blanches et aiguës. Cette belle jeunesse applaudit. Il sourit d'un air sombre, et tourna le dos.

—Hé! l'ami, dit Camors le touchant du doigt, veux-tu gagner cinq louis maintenant?… Donne-moi un soufflet; ça te fera plaisir, et à moi aussi!