—Je le sais bien!—Vous êtes donc mon cousin fort éloigné… mais il y a autre chose… Votre père m'a sauvé la vie dans l'Atlas… Il a dû vous conter ça… Non?… Eh bien, ça ne m'étonne pas… Il n'était pas bavard, votre père!… C'était un homme!—S'il n'avait pas quitté l'épaulette, il avait un bel avenir… On parle beaucoup de M. Pélissier, de M. Canrobert, de M. Mac-Mahon, et cætera… Je n'en dis pas de mal: ce sont des jeunes gens instruits… du moins je les ai connus tels; mais votre père les aurait diablement distancés, s'il avait voulu s'en donner la peine… Enfin il ne s'agit pas de ça!—Voici l'histoire: nous traversions une gorge de l'Atlas… nous étions en retraite… je n'avais pas de commandement… je suivais en amateur, inutile de vous dire par quelle circonstance… Nous étions donc en retraite… il nous tombait de la lune une grêle de pierres et de balles… qui mettaient un peu de désordre dans la colonne… J'étais à l'arrière-garde… Paf! mon cheval est tué, et me voilà dessous!… Il y avait sur un escarpement du défilé, à quinze pieds de haut, cinq brigands sales comme des peignes… que je vois encore… Ils se laissent glisser et tombent sur mon cheval et sur moi! Le défilé faisait un coude à cet endroit-là, de sorte que personne ne voyait mon embarras… ou que personne ne voulait le voir, ce qui revenait au même… Je vous dis qu'il y avait du désordre!… Eh bien, je vous prie de croire qu'avec mon cheval et mes cinq Arabes sur le dos j'étais fort mal à mon aise, moi!… j'étouffais… j'étais tout à fait mal à mon aise enfin… Ce fut alors que votre père accourut comme un gentil garçon et me tira de là… Je l'aidai un peu quand je fus relevé… mais n'importe, ça ne s'oublie pas!—Voyons, parlons net: auriez-vous une grande répugnance à jouir de sept cent mille francs de rente, et à vous appeler après moi le marquis de Campvallon d'Arminges. Répondez!

Le jeune comte rougit légèrement.

—Je m'appelle Camors, dit-il.

—Vous ne voulez pas que je vous adopte?… Vous refusez d'être l'héritier de mon nom et de mes biens?

—Oui, général.

—Voulez-vous que je vous donne le temps d'y réfléchir?

—Non, général. Je suis sincèrement flatté et reconnaissant de vos intentions généreuses à mon égard; mais, dans les questions d'honneur, je ne réfléchis jamais.

Le général souffla bruyamment comme une locomotive qui lâche sa vapeur, il se leva, fit deux ou trois fois le tour de la galerie, les pieds en dehors, la poitrine effacée, et vint se rasseoir sur le divan, qui gémit.

—Quels sont vos projets? dit-il.

—Je compte d'abord, général, essayer d'accroître ma fortune, qui est un peu mince. Je ne suis pas aussi étranger aux affaires qu'on le pense. Les relations de mon père et les miennes me donnent un pied dans quelques grandes entreprises industrielles et financières, où j'espère réussir avec beaucoup de travail et de volonté. En même temps j'ai quelque idée de me préparer à la vie publique, et d'aspirer à la députation quand les circonstances me le permettront.