Il quitta son bras tout à coup, et, d'une voix rauque et violente:
—Je ne suis pas votre ami, dit-il.
—Qu'êtes-vous donc, monsieur?
Sa voix était calme; mais elle recula lentement de quelques pas, et s'adossa, un peu repliée, contre un des arbres qui bordaient le chemin.
L'explosion si longtemps contenue éclata, et un flot de paroles sortit des lèvres du jeune homme avec une fougue inexprimable.
—Ce que je suis?… Je ne sais pas… je ne sais plus! Je ne sais plus si je suis moi… si je suis bon ou mauvais… si je rêve ou si je veille… si je suis mort ou vivant!… Ah! madame, ce que je sais… c'est que je voudrais que le jour ne se levât plus… que cette nuit ne finît jamais! C'est que je voudrais sentir toujours… toujours… dans ma tête, dans mon cœur, dans mon être tout entier… ce que je sens près de vous, grâce à vous, pour vous!… Je voudrais être frappé d'un mal soudain et sans espoir, pour être veillé par vous comme ces enfants, pleuré par vos yeux, enseveli sous vos larmes!… Et vous voir là, courbée dans l'épouvante devant moi! Mais c'est horrible! Mais, au nom de votre Dieu… que vous me feriez chérir!… rassurez-vous donc! Je vous jure que vous m'êtes sacrée! je vous jure que l'enfant dans les bras de sa mère n'est pas plus en sûreté que vous ne l'êtes près de moi!
—Je n'ai pas peur, murmura-t-elle.
—Oh! non… n'ayez pas peur, reprit-il avec des inflexions de voix d'une douceur et d'une tendresse infinies. C'est moi qui ai peur, c'est moi qui tremble… vous le voyez, car, puisque j'ai parlé, tout est fini! Je n'attends plus rien, je n'espère rien… Cette nuit n'a pas de lendemain possible, je le sais… Votre mari… je n'oserais pas! Votre amant, je ne le voudrais pas! Je ne vous demande rien, entendez-vous?… Je veux brûler mon cœur à vos pieds, comme sur un autel… voilà tout! Me croyez-vous, dites? Êtes-vous tranquille? Êtes-vous confiante? Voulez-vous m'entendre? Me permettez-vous de vous dire quelle image j'emporte de vous dans le secret éternel de mon souvenir… chère créature que vous êtes? Ah! vous ignorez ce que vous valez… et je crains de vous le dire… tant j'ai peur de vous ôter une de vos grâces… une de vos vertus… Si vous étiez fière de vous même, comme vous avez le droit de l'être, vous seriez déjà moins parfaite… et je vous aimerais moins; mais je veux vous dire pourtant combien vous êtes aimable… combien vous êtes charmante! Quand vous marchez, quand vous parlez, quand vous souriez, vous êtes charmante! Vous seule ne le savez pas… Vous seule ne voyez pas la douce flamme de vos grands yeux, le reflet de votre âme héroïque sur votre jeune front sévère!… Votre charme… il est dans tout ce que vous faites… vos moindres gestes en sont empreints… Dans les devoirs les plus vulgaires de chaque jour, vous apportez une grâce sacrée… comme une jeune prêtresse qui accomplit les rites délicats de son culte! Vos mains, votre contact, votre souffle, purifient tout… les choses les plus humbles… et les êtres les plus indignes… et moi le premier… moi qui suis étonné des paroles que je prononce… et des sentiments qui m'inondent… moi à qui vous faites comprendre ce que je n'avais jamais compris… Oui, toutes les saintes folies des poètes, des amants, des martyrs, je les comprends devant vous! C'est la vérité même! Je comprends ceux qui sont morts pour leur foi dans les tortures, parce que j'aimerais à souffrir et à mourir pour vous!… parce que je crois en vous… parce que je vous respecte… je vous chéris… je vous adore!
Il se tut tout frémissant; puis, à demi prosterné devant elle, il prit le bas de son voile et le baisa.
—Maintenant, reprit-il avec une sorte de tristesse grave, allez, madame. J'ai trop oublié que vous aviez besoin de repos… pardon! Allez… je vous suivrai de loin jusque chez vous, pour vous protéger; mais ne craignez rien de moi.