Elle le regarda et fut effrayée de sa pâleur; elle lui prit doucement la main.
—Voyons, monsieur, dit-elle, voyons.
—Parlez, murmura-t-il d'une voix sourde.
—Monsieur, reprit-elle avec son sourire de charité angélique, Dieu merci, vous êtes encore très jeune… Dans votre situation et dans notre monde, les hommes ne se marient pas de bonne heure, et je crois qu'ils ont raison… Eh bien, voici ce que je veux faire, si vous le permettez… Je veux confondre désormais en une seule affection les deux plus vifs sentiments de mon cœur… Je veux mettre tous mes soins, toute ma tendresse, toute ma joie à former une femme digne de vous, une jeune âme qui vous donnera le bonheur, une intelligence élevée et délicate dont vous serez fier… Je vous promets, monsieur, je vous jure de consacrer à cette tâche chère et sacrée tout ce que j'ai de meilleur en moi… Je m'y donnerai chaque jour, à chaque instant de ma vie, comme une sainte à l'œuvre de son salut… et je vous jure que je serai bien heureuse… Dites-moi seulement que vous le voulez bien?
Il laissa entendre une vague exclamation d'ironie et de colère.
—Vous me pardonnerez, madame, dit-il, si une telle transformation de mes sentiments ne peut être aussi prompte que votre pensée.
Elle rougit faiblement.
—Mon Dieu! reprit-elle en souriant encore, je comprends que je puisse vous sembler en ce moment une belle-mère un peu étrange… mais, dans quelques années, dans très peu d'années même, je serai une vieille femme, et cela vous paraîtra tout simple.
Pour achever son douloureux sacrifice, la pauvre femme n'hésitait pas à se couvrir, devant celui qu'elle aimait, du cilice de la vieillesse. Camors, qui était une âme pervertie, mais non une âme basse, sentit subitement ce qu'il y avait de touchant dans ce simple héroïsme, et lui rendit ce qui de sa part était le plus grand des hommages: ses yeux devinrent humides. Elle s'en aperçut, car elle épiait d'un œil avide ses moindres impressions, et elle reprit alors presque gaiement:
—Et voyez, monsieur, comme cela arrange tout… De cette façon, nous pouvons continuer à nous voir sans danger, puisque votre petite fiancée sera toujours entre nous… Nos sentiments seront bientôt en harmonie avec nos pensées nouvelles… même vos projets d'avenir, qui maintenant seront les miens, rencontreront moins d'obstacles… car je les servirai beaucoup plus bravement… Sans révéler à mon oncle ce qui doit rester un secret entre vous et moi, je pourrais lui laisser entrevoir mes espérances… et cela le déterminerait sans doute en votre faveur… Et puis, avant tout, je vous le répète, vous me rendrez bien heureuse… Eh bien, dites… voulez-vous de mon affection maternelle?