M. de Camors, par un terrible effort de volonté, avait repris possession de son calme.

—Pardon, madame, dit-il en souriant à son tour, mais je voudrais au moins sauver l'honneur… Que me demandez-vous? Le savez-vous bien? Y avez-vous bien réfléchi? Pouvons-nous l'un et l'autre, sans grave imprudence, contracter à si long terme un engagement d'une nature aussi délicate?

—Je ne vous demande aucun engagement, reprit-elle; je sens que cela serait déraisonnable. Je m'engage seule, autant que je le puis faire sans compromettre la destinée de ma fille. Je l'élèverai pour vous, je vous la destinerai dans le secret de mon cœur; c'est avec ce sentiment que je penserai à vous dans l'avenir. Permettez-le-moi, acceptez-le en honnête homme, et restez libre… C'est une folie peut-être; mais je n'y hasarde que mon repos, et j'en subirai volontiers toutes les chances, parce que j'en aurai toutes les joies… J'ai, d'ailleurs, là-dessus mille pensées que je ne puis trop vous dire… que j'ai dites à Dieu cette nuit… Je crois, je suis convaincue que ma fille, quand j'en aurai fait tout ce que je sais que j'en puis faire, sera une excellente femme pour vous, qu'elle vous fera beaucoup de bien… et beaucoup d'honneur… et elle-même, je l'espère, me remerciera un jour de tout son cœur… car je prévois déjà ce qu'elle vaudra… et ce qu'elle aimera… Vous ne pouvez la connaître… vous ne pouvez pas même la soupçonner encore… mais, moi, je la connais bien… il y a déjà une femme dans cette enfant… et une femme charmante… plus charmante que sa mère, monsieur, je vous assure…

Madame de Tècle s'interrompit tout à coup.

Une porte venait de s'ouvrir, et mademoiselle Marie était entrée brusquement dans la chambre, tenant sur chacun de ses bras une poupée gigantesque. M. de Camors se leva et la salua gravement, en se mordant les lèvres pour réprimer un sourire, qui n'échappa pas toutefois à madame de Tècle.

—Marie! s'écria-t-elle, vraiment, je t'assure que tu es désolante avec tes poupées!

—Mes poupées? Je les adore! dit mademoiselle Marie.

—Tu es ridicule; va-t'en! dit la mère.

—Pas sans vous embrasser, toujours! dit la jeune fille.

Elle déposa ses deux poupées sur le tapis, se précipita sur sa mère et l'embrassa fortement sur chaque joue; après quoi, elle ramassa ses deux poupées, en leur disant: