Louis XV avait cru ainsi parer à tout événement; il comptait, par cette demi-confidence, s’assurer la discrétion de Guerchy et empêcher l’ambassadeur de faire part de ses découvertes au duc de Praslin. Tercier et le comte de Broglie furent épouvantés de la mesure précipitée qu’avait prise le roi et que lui-même leur apprit le lendemain[68]. Ils savaient Guerchy assez maladroit pour tout révéler par inadvertance, si toutefois son attachement à la maison de Choiseul ne lui inspirait pas une indiscrétion qui livrerait au ministre le secret de la politique particulière du roi. Si de pareilles révélations devaient être mortifiantes pour le roi, elles étaient redoutables pour les agents secrets aux dépens desquels se traduirait sûrement le dépit des ministres. Aussi le comte de Broglie, très alarmé, exposa-t-il de suite au roi ses inquiétudes au sujet des ordres envoyés à Guerchy, et M. Tercier lui fit part de réflexions non moins pessimistes. Louis XV, tout à la satisfaction d’avoir échappé à une aussi chaude alerte, prit à tâche de rassurer ses conseillers: «Si Guerchy, leur écrivait-il, manquait au secret, ce serait à moi qu’il manquerait, et il serait perdu; s’il est honnête homme, il ne le fera pas; si c’est un fripon, il faudrait le faire pendre. Je vois bien que vous et le comte de Broglie êtes inquiets. Rassurez-vous, moi je suis plus froid[69].»
Guerchy, il faut lui rendre cette justice, ne semble pas avoir trompé la confiance du Roi. Soit qu’il s’aperçût du danger qu’il courrait en risquant des confidences, soit qu’il préférât voir dans la lettre du roi une marque de confiance dont il voulût se montrer digne, il ne s’ouvrit de cette affaire qu’à Mme de Guerchy, qui garda scrupuleusement le secret. L’ambassadeur était du reste assez satisfait de trouver contre d’Éon des armes nouvelles, car il ne savait plus comment agir. N’ayant pu réussir par la menace, il avait eu recours à la flatterie et avait suggéré au duc de Choiseul d’écrire à d’Éon une lettre de promesses. Le ministre s’y était prêté et avait usé des termes les plus affectueux:
Qui est-ce qui vous arrête donc là-bas, mon cher d’Éon! abandonnez, je vous le conseille, la carrière politique et vos tracasseries ministérielles avec M. de Guerchy pour venir me rejoindre ici, où je compte vous employer utilement dans le militaire; je vous promets que vous n’éprouverez aucuns désagréments quand je vous emploierai. Comme l’arrangement militaire va être consommé bientôt, j’ai prié M. de Praslin de vous faire revenir; rien désormais ne doit vous arrêter et vous me ferez grand plaisir de revenir me joindre sans perte de temps à Versailles; je vous y attends, mon cher d’Éon, avec tout l’intérêt que vous me connaissez pour vous et les sentiments avec lesquels j’ai l’honneur d’être votre très humble et très obéissant serviteur[70].
En dépit des termes engageants de cette lettre, d’Éon ne fut point tenté d’abandonner la lutte stérile et sans issue qu’il avait entreprise contre son ambassadeur, pour retourner chercher sur de vrais champs de bataille des succès plus dignes de son brillant passé. Sans illusions sur l’accueil qu’il aurait trouvé en France, il se borna à décliner avec respect et reconnaissance les offres du duc de Choiseul.
Il était résolu à ne pas abandonner Londres, où la loi protégeait si efficacement le domicile de tout citoyen. Pareille sauvegarde était bien de nature à étonner un Français du dix-huitième siècle, et M. de Guerchy lui-même n’avait pu encore s’y accoutumer. Il était si peu fait aux coutumes anglaises qu’il ne sut pas épargner à son gouvernement un désagréable mécompte. A peine en possession des nouveaux ordres du roi, il se hâta de soumettre aux ministres anglais la demande d’extradition que lui avait transmise le duc de Praslin. Malgré tout le désir qu’ils avaient de tirer d’embarras le malheureux ambassadeur, les ministres anglais ne crurent pas devoir prendre, de leur propre autorité, une décision si contraire aux lois et à l’esprit de la nation; ils portèrent l’affaire devant le conseil du roi. Guerchy fit de nouvelles démarches, plus pressantes encore, auprès des secrétaires d’État; mais ce fut en vain, et le roi d’Angleterre exprima seulement à l’ambassadeur «le regret qu’il éprouvait de ne pas accueillir la demande de son cousin, le roi de France, les lois de son royaume ne lui en laissant pas le pouvoir».
L’échec était d’autant plus mortifiant pour Guerchy qu’il avait entraîné son gouvernement dans cette fausse manœuvre, et il ne put trouver qu’une mince compensation dans le congé en forme que le chambellan du roi d’Angleterre fit remettre à d’Éon:
Monsieur,
Le Roi votre maître a fait savoir au Roi mon maître que vous n’êtes plus son Ministre à la Cour de Londres et en même temps a exigé du Roi qu’il donnât des ordres pour que vous ne paraissiez plus à la Cour, et je suis très mortifié de vous dire que j’ai reçu ce matin des ordres du Roi mon maître de vous communiquer ses intentions là-dessus.
J’ai l’honneur d’être...
Gower,