«Je lui présentai alors un papier en lui disant: «Mon ami, voici un billet qu’il faut signer par duplicata, après que tu en auras pris lecture.» Il le parcourut avec tant de précipitation qu’en me le remettant, il me demanda trois semaines pour avoir des lettres de Paris. «Mon ami, lui dis-je, si tu n’avais pas l’esprit un peu troublé tu verrais que je te donne un mois.» Je le pris par le bras et le fis entrer dans ma chambre à coucher, où est placé mon bureau. Aussitôt qu’il y fut il s’écria: «Ah! monsieur, ne me tuez point.» Je ne savais qu’augurer de cette exclamation, lorsque tout à coup je vis les yeux du sieur de Vergy fixés sur mon sabre turc et mes pistolets d’ordonnance que j’ai rapportés intacts de la guerre d’Allemagne. Je compris alors d’où venait l’excès de sa frayeur. Pour le tranquilliser, je pris aussitôt un des pistolets que je mis à terre, et posant le pied dessus de peur qu’il ne mordît le dit de Vergy, je lui dis: «Tu vois bien que je ne veux point te faire de mal, ni même t’approcher; signe de bonne grâce.» Alors il se résigna galamment à signer le billet en duplicata, et il paraît nécessaire de dire qu’il le fit, le chapeau sous le bras et un genou en terre. Il ne jugea pas à propos d’en prendre copie, quoique je le lui aie proposé; il était trop pressé de gagner la porte de ma salle[62]

Vergy courut directement chez le juge de paix; il lui raconta dans les termes les plus dramatiques ce qui venait de se passer, et obtint contre d’Éon une lettre d’assignation[63]. D’Éon, qui jouissait encore de son immunité diplomatique, ne jugea pas convenable d’y répondre. Il était d’ailleurs bien trop occupé de ses démêlés avec son ambassadeur, qui s’aggravaient de jour en jour et finirent par changer en manie de la persécution cette sorte de folie des grandeurs qui s’était emparée de lui. Il accusa M. de Guerchy d’avoir tenté de le faire empoisonner. Il raconta que le 28 octobre, alors qu’il dînait pour la dernière fois à l’ambassade, l’écuyer Chazal aurait mêlé à un vin de Tonnerre, dont on le savait très friand, une dose d’opium telle «qu’il faillit tomber en léthargie» et fut pendant plusieurs jours obligé de garder la chambre. L’ambassadeur étant venu le lendemain avec deux de ses secrétaires s’informer de sa santé, d’Éon s’imagina que M. de Guerchy avait voulu se rendre compte des dispositions de son appartement et tenter de découvrir où pouvaient être cachés les papiers secrets; à l’annonce de cette visite il s’était même empressé de monter chez son cousin d’Éon de Mouloize et d’appeler son secrétaire «afin, dit-il, d’éviter un coup de main». Il ne cessait de raconter à ses amis toutes ces persécutions et assurait qu’il était sans cesse espionné. Son domestique, ayant dû faire remettre une nouvelle serrure à la porte de son logement, avait naturellement appelé le serrurier voisin, qui se trouva être celui de l’ambassade. D’Éon se crut alors à la merci du comte de Guerchy; il vit sa personne en danger et ses papiers sur le point d’être saisis. Aussi, affolé, n’y tenant plus, il congédia son domestique et réunit ses fidèles compagnons en un conciliabule où l’on décida de déménager sur-le-champ. D’Éon, dont la manie d’écrire ne s’apaisa en aucune circonstance, nous a conservé une sorte de procès-verbal de cette séance, qui peint bien son état d’esprit:

«Le conseil des trois, y est-il écrit, après avoir fait bien des réflexions sur le délogement, a résolu que demain matin les meubles et les effets seraient transportés sur une charrette, parce qu’en un ou deux voyages le tout sera délogé... Toutes ces batteries sont prêtes à démasquer en cas de besoin et la garnison est bien résolue, s’il était question de capitulation, de sortir de la place, tambour battant, mèche allumée et avec tous les honneurs de la guerre—et operibus eorum cognoscetis eos[64]

D’Éon n’eut pas à faire usage des procédés de guerre dont il menaçait son ambassadeur. Il élut domicile chez Carrelet de la Rozière, son parent et son associé dans la mission secrète qui lui avait été confiée. Il y apporta armes et bagages; puis, toujours en proie à la même obsession, transforma sa nouvelle habitation, située au cœur même de Londres, en une véritable forteresse, militairement occupée et commandée.

M. de Guerchy n’en était plus à s’étonner des allures de d’Éon, et cependant cet exode clandestin et subit le laissa tout interdit, et d’autant plus inquiet qu’il commençait à désespérer d’obtenir les comptes que d’Éon lui devait, mais différait toujours de lui rendre. Il lui écrivait dès le 9 novembre en son style d’ambassadeur, dont le duc de Praslin n’avait pas eu tort de se méfier:

J’ai appris hier, monsieur, que vous étiez sorti de la maison que j’avais louée pour vous et pour le surplus de ceux qui ne pouvaient pas loger dans celle de milord Holland que j’occupe. J’ignore quelle peut être la cause de cette détermination de votre part si précipitée, et sans m’en avoir informé. Ce jour que je fus savoir de vos nouvelles sur ce que j’avais appris que vous étiez malade, j’oubliai de vous parler du compte que vous êtes dans le cas de me rendre pour toutes les différentes sommes que vous avez touchées et prises sur mon compte; il y a déjà quelque temps que vous me dites que vous le remettriez sous deux jours; je vous prie instamment de me l’apporter ou de me le faire remettre incessamment[65]

D’Éon n’envoya pas les comptes qui lui étaient réclamés, mais il se rendit au lever du roi, et lorsque Sa Majesté se fut retirée, il s’approcha de l’ambassadeur: «Je n’ai pas répondu, monsieur, lui dit-il, à la lettre que vous m’avez écrite ce matin, parce que je me suis levé tard. Si j’ai des comptes à rendre, je les rendrai à ma Cour lorsqu’elle me les demandera. Le ministre plénipotentiaire de France a vécu aux dépens du roi tout comme l’ambassadeur y vit. D’ailleurs je suis charmé que vous me fournissiez l’occasion de vous déclarer que je n’ai jamais été votre intendant, ni ne le serai jamais; je ne suis ni fait, ni né pour cela.» Et sans laisser à M. de Guerchy le temps de lui répondre, il lui fit une «profonde révérence» et se hâta de regagner sa forteresse. Ayant réuni son conseil, il employa toute son éloquence à persuader à M. de la Rozière que, d’après la tournure que prenaient les événements, les documents secrets allaient se trouver en danger. Ils étaient assez volumineux pour être gênants et difficiles à cacher, en cas d’alerte subite. D’Éon fit si bien que M. de la Rozière s’offrit lui-même à en faire passer une partie en France. C’était une mission périlleuse que son rôle assez effacé et l’attitude réservée qu’il avait adoptée lui rendaient plus facile qu’à tout autre. D’Éon lui remit une grande partie des documents qu’il possédait; mais il eut bien soin de conserver par devers lui les pièces les plus importantes, les plus compromettantes, celles qui pouvaient devenir pour lui une arme ou tout au moins une garantie dont il saurait tirer parti. Parmi ces pièces se trouvaient naturellement les minutes relatives à la mission qui le retenait en Angleterre pour y étudier le projet de débarquement militaire.

Chargé du mystérieux colis, M. de la Rozière partit quelques jours plus tard pour Paris, emportant, en outre, sous un pli à l’adresse de M. Tercier, des lettres qui devaient être remises au roi et à M. de Broglie. D’Éon y racontait tous les complots qu’il avait cru découvrir; les tentatives d’empoisonnement, d’enlèvement, d’espionnage dont il avait été l’objet; se vantant même d’avoir «humilié et mystifié son ambassadeur» et «d’avoir combattu en dragon pour le roi, pour son secret et pour le comte de Broglie[66]

Ces lettres, d’une exagération si manifeste, produisirent à Paris un effet contraire à celui que d’Éon en attendait. Le roi sentit qu’aux mains d’un tel écervelé sa correspondance pouvait, d’un instant à l’autre, être saisie par son ambassadeur et revenir à ses ministres. Tout le plan de sa politique secrète, qu’il avait dissimulé si jalousement, pouvait ainsi se trouver découvert. Sans consulter le comte de Broglie ou même M. Tercier, Louis XV se hâta de prendre ses précautions.

Il envoya un courrier à son ambassadeur à Londres pour lui annoncer qu’il venait de contresigner une lettre de M. de Praslin requérant l’extradition de d’Éon; Guerchy devait, dans le cas où il se saisirait de la personne du chevalier, conserver par devers lui «tous les papiers qu’il pourrait trouver avec le sieur d’Éon, sans les communiquer à personne». Ces documents devaient être «tenus secrets pour tout le monde sans aucune exception» et «demeurer soigneusement cachetés» entre les mains de l’ambassadeur, qui à son prochain voyage les remettrait directement au roi. Le sieur Monin, secrétaire du comte de Guerchy et ami de M. d’Éon, avait reçu pour mission de savoir où ces papiers pouvaient être déposés[67].