Si d’Éon parvint aussi bien qu’il le rapporte à masquer son dépit et à conserver un sang-froid dont il était peu coutumier, la lecture de la lettre du duc de Praslin dut lui suggérer de cruelles réflexions. Non seulement il se trouvait rappelé sans délai à Paris, mais l’accès de la Cour lui était interdit. C’était la disgrâce dans toute sa rigueur, l’exil, l’arrêt pour longtemps, sinon la fin de sa carrière. Trop irrité pour se laisser abattre, et espérant encore que Louis XV interviendrait en faveur de son agent secret, il résolut d’attendre les événements et d’ajourner, autant qu’il le pourrait, son départ[57]. Son imagination, qui n’était jamais à court d’expédients, lui fournit tout un plan de résistance dans la lutte scandaleuse qu’il ne craignit pas d’entreprendre contre les ordres de son ambassadeur, du ministre et du roi. Dès le lendemain, et tout en remettant à M. de Guerchy les papiers de l’ambassade, d’Éon lui annonça qu’il n’était nullement pressé d’obtenir ses audiences de congé. Ayant été accrédité par des lettres portant la signature autographe du roi, il ne pouvait, prétendait-il, être révoqué que par un acte dans les mêmes formes. Considérant donc comme non avenues les lettres de rappel qu’il avait reçues et qui n’étaient signées que de la griffe, il se disait résolu à attendre des «ordres ultérieurs de sa Cour[58]».

M. de Guerchy lui représenta en termes violents tout ce que sa conduite avait d’insolite et à quelles conséquences elle l’exposait, puis s’échauffant peu à peu il lui dit, si l’on en croit d’Éon, qu’il «saurait bien avoir raison de son obstination et que d’ailleurs sa perte était résolue».

Au surplus, pour mettre fin à une situation équivoque et priver d’Éon de tout moyen de résistance, Guerchy alla jusqu’à demander à la Cour de Londres d’avancer les audiences de congé de son encombrant collaborateur. D’Éon laissa faire la démarche, mais se trouva fort opportunément empêché de se rendre au palais le jour fixé[59]. Toutes ces tracasseries exaspérèrent d’Éon et achevèrent de lui faire perdre la tête. Il suffit du reste d’un incident pour rendre publique la dispute et donner à cette intrigue de chancellerie un retentissement inouï.

Un Français, le sieur Treyssac de Vergy, était arrivé dans le courant du mois de septembre. Avocat au parlement de Bordeaux, il se disait homme de lettres, faisait parade de ses belles relations et se vantait même d’être venu en Angleterre avec la promesse d’y figurer comme ministre plénipotentiaire en remplacement du chevalier d’Éon. S’étant présenté à l’ambassade, il y avait été assez sèchement éconduit par d’Éon lui-même, qui lui avait laissé entendre qu’il ne serait plus reçu sans apporter avec lui les lettres d’introduction annoncées. Le sieur de Vergy avait protesté, affirmant qu’il se trouvait de longue date en relations suivies avec le comte de Guerchy; néanmoins il avait promis de fournir les références qu’on exigeait de lui. D’Éon n’avait plus revu ce singulier visiteur, mais il avait reçu de Paris sur son compte les plus mauvais renseignements: on le représentait comme un véritable aventurier, perdu de dettes et de réputation, qui faisait des dupes sous un nom d’emprunt. Aussi, au cours d’une réception donnée par M. de Guerchy à l’occasion de son arrivée, d’Éon fut-il bien étonné de la présence de Vergy, que l’ambassadeur ne connaissait pas ou feignait de ne pas connaître. Il lui témoigna sa surprise de le trouver à l’ambassade sans qu’il y eût été prié, et sur un échange de paroles assez vives «l’insulta, le défia à pied ou à cheval» et ne se calma que sur l’intervention de M. de Guerchy.

Le lendemain, d’Éon se trouvait à dîner chez lord Halifax, en compagnie de lord Sandwich et du comte de Guerchy. Il était trop surexcité par les événements de la veille pour pouvoir garder son sang-froid, même devant les ministres anglais, et la présence de l’ambassadeur ne fit que l’exaspérer davantage. Il trouva l’occasion bonne pour déclarer qu’il ne quitterait pas l’Angleterre avant d’être rappelé régulièrement, et que d’ailleurs il ne pourrait, dans tous les cas, songer à partir sans avoir terminé une affaire d’honneur. Il s’agissait de la querelle de la veille, qu’il raconta complaisamment à ses hôtes, leur annonçant qu’il attendait pour le lendemain la visite de Vergy, qu’il accepterait le cartel et tuerait son adversaire. Aux ministres anglais, qui lui objectaient le scandale et les devoirs de sa situation officielle, il répondit que «s’il était ministre plénipotentiaire, il était surtout dragon.—Bien, lui rétorqua lord Halifax; mais fussiez-vous même le duc de Bedford, je me verrais obligé de vous faire escorter par des gardes.—Je n’ai point l’honneur d’être le duc de Bedford; je suis M. d’Éon et n’ai besoin d’aucune escorte.»

Il était dans un tel état d’exaltation que Guerchy s’unit à lord Halifax, et tout fut mis en œuvre pour le calmer. D’Éon n’écouta ni prières ni menaces et, prétextant un engagement au cercle, tenta de s’esquiver. Sur l’ordre du ministre, on lui barra le passage[60] et d’Éon, au comble de la fureur, s’écria qu’il était inconcevable qu’un ministre plénipotentiaire fût, devant son ambassadeur, retenu prisonnier dans l’hôtel du secrétaire d’État. La scène devenait tragi-comique. Lord Halifax et Guerchy sentirent qu’il importait d’y mettre fin, sous peine de soulever un scandale beaucoup plus retentissant que celui qu’ils avaient voulu prévenir. Ils se remirent à raisonner d’Éon, qui se calma peu à peu et finit par consentir à signer un papier aux termes duquel il donnait sa parole d’honneur aux comtes de Sandwich et Halifax de ne point se battre avec M. de Vergy et «de ne point lui faire aucune insulte, sans avoir préalablement communiqué ses intentions aux susdits comtes».

D’Éon prit lui-même une copie de son engagement et la fit signer par lord Halifax, lord Sandwich et le comte de Guerchy[61].

Cet étrange scandale, occasionné par la maladresse de l’ambassadeur au moins autant que par l’exaltation fort peu diplomatique de son bouillant ministre plénipotentiaire, eut son épilogue le lendemain. D’Éon en a fait lui-même un récit trop pittoresque pour n’être point cité:

«La chose s’est passée sans coup férir; ma circonstance était bien plus critique que la sienne; j’avais promis de ne point agir contre lui et je ne pouvais prévoir que le brave Vergy était homme à se laisser intimider de mes moindres démarches; en effet je fermai la porte de ma chambre pour le retenir jusqu’à ce que les gens de M. l’ambassadeur que j’avais envoyé chercher fussent arrivés, et aussitôt le sieur de Vergy s’écria en courant dans ma chambre: «Ah! monsieur, ne me touchez pas, ne me touchez pas!—Comment, lui répondis-je en souriant, tu viens chez moi en habit de combat et tu crains que je te touche!» Quelques expressions dragonnes mêlées à ce discours l’engagèrent à vouloir prendre la fenêtre pour la porte; j’aperçus sa pâleur et son mouvement et lui dis: «Si tu sautes je te pousse; mais prends garde: tu trouveras en bas un fossé et des piques.» Cette observation, qui n’est point philosophique, suffit pour l’arrêter.