J’ai déjà eu l’honneur, monsieur, de vous faire mes sincères remerciements pour toutes vos offres gracieuses de services; à l’égard des espérances à venir, j’aurai celui de vous avouer franchement que je suis le second tome de ma sœur Anne de la Barbe Bleue, qui regardait toujours et qui ne voyait rien venir, et cela m’engage souvent à chanter en faux-bourdon ce beau refrain:

Belle Philis, on désespère
Alors qu’on espère toujours.

J’ai l’honneur d’être[55]...


CHAPITRE IV

Arrivée à Londres du comte de Guerchy.—Le chevalier d’Éon est disgracié et se venge.—Il accuse l’ambassadeur d’avoir voulu l’assassiner; l’affaire Vergy.—Mission de Carrelet de la Rozière.—Le duc de Choiseul cherche à faire revenir d’Éon et le roi à obtenir la restitution de ses papiers.—L’extradition de d’Éon est refusée par le cabinet anglais.—Lettre de d’Éon à sa mère.

Dans sa lettre au duc de Praslin, d’Éon rappelait «le point d’où il était parti» et n’y trouvait que des raisons de s’enorgueillir de son succès.

C’était bien se juger soi-même, quoique sans grande modestie; mais c’était en même temps fort mal connaître son époque. Ayant obtenu fort jeune encore un grade et des distinctions qui auraient dû paraître à un homme de sa naissance le couronnement inespéré de toute une carrière, il ne sut ni se trouver satisfait, ni même s’armer de patience. Il ne put surtout se résigner à rétrograder. Après avoir été, dans une grande négociation, le secrétaire d’un ambassadeur éclairé et magnifique, dont il s’était ingénié ensuite, comme ministre plénipotentiaire, à conserver la tradition et les allures, il se retrouvait obligé de «secrétariser» de nouveau, sous les ordres d’un chef novice dans la diplomatie, court de vues et de moyens, et décidé à retirer de son ambassade les avantages d’une riche prébende.

Sans argent, exaspéré par les récriminations que lui avaient values les dépenses de son intérim, d’Éon attendait rageusement son ambassadeur.

Le comte de Guerchy arriva le 17 octobre. «Il me reçut avec une politesse cafarde, raconte d’Éon, et me demanda d’un ton patelin si je me repentais de lui avoir écrit la lettre du 25 septembre. Je lui répondis tranquillement: «Non, monsieur; ma lettre n’était qu’une réplique un peu vive peut-être, mais juste, à votre attaque du 4 du même mois, et si vous m’écriviez encore pareille épître, je serais forcé de vous faire pareille réponse.—Allons, allons, je vois que vous êtes un peu mauvaise tête, mon cher monsieur d’Éon.» Et il tira de sa poche mon ordre de rappel à griffe, patte ou grillage, qu’il me mit entre les mains d’un air contrit, en m’exprimant ses regrets et en m’assurant encore de son amitié et de son dévouement. Je ne lui répondis que par un regard... Et le saluant froidement je me retirai emportant avec moi ce document officiel de ma disgrâce»[56].