Le duc de Praslin fut d’autant moins disposé à accueillir la requête qu’il se trouva en même temps saisi de violentes réclamations formées par le comte de Guerchy contre d’Éon. Non content de s’endetter lui-même, celui-ci avait dépensé par avance une partie du traitement du futur ambassadeur. Il considérait du reste ces appointements comme les siens, car il ne pouvait admettre qu’après avoir été au premier rang il se retrouvât au second, que «d’évêque il devînt meunier». Il s’obstinait avec sa ténacité de Bourguignon au rêve chimérique de conquérir, lui d’Éon, le titre comme les fonctions d’ambassadeur, de succéder à Londres à son ancien chef Nivernais. En dépit des avertissements qui lui viennent de tous côtés, des conseils de modération que ne cessent de lui prodiguer ses protecteurs les mieux informés et les plus dévoués, le premier commis des affaires étrangères Sainte-Foy et le duc de Nivernais lui-même, il s’entête et finit par recevoir du duc de Praslin des remontrances fort méritées:
Je n’aurais jamais cru, monsieur, que le titre de ministre plénipotentiaire vous fît si promptement oublier le point d’où vous êtes parti et je n’avais pas lieu de m’attendre à vous voir augmenter de prétentions à mesure que vous recevez de nouvelles faveurs. 1o Je ne vous ai point fait espérer le remboursement de votre ancien voyage de Russie puisque trois de mes prédécesseurs à qui vous avez fait la même demande n’ont apparemment pas trouvé qu’elle fût légitime. 2o Vous vous plaignez à moi de vaines promesses qui vous ont été faites, et ce n’est assurément pas la manière dont j’en ai agi avec vous. Rappelez-vous que je vous ai reçu à Vienne dans un temps où je ne pouvais avoir aucune raison de vous obliger, puisque vous ne m’étiez nullement connu; vous êtes arrivé chez moi malade et je vous ai guéri; vous en êtes parti dans l’incertitude du sort qui vous attendait ici, et je vous ai procuré la pension qui vous a été donnée. Deux ans après, vous trouvant sans occupations, vous avez eu recours à moi, et je vous ai donné le poste le plus agréable et l’occasion la plus avantageuse pour vous faire connaître. Vous êtes enfin venu nous apporter les ratifications de l’Angleterre; ce voyage vous a été payé comme aurait pu l’être celui de Pétersbourg et Sa Majesté vous a récompensé comme si vous aviez fait dix campagnes de guerre. Si ce tableau, monsieur, vous offre des sujets de mécontentement, je vous avoue que je serai obligé de renoncer à vous employer de peur de manquer des moyens suffisants pour récompenser vos services. Mais j’aime mieux présumer que vous en sentirez la vérité et que vous mettrez à l’avenir plus de confiance en ma bonne volonté pour vous qu’en des représentations aussi mal fondées. Je ne dois point oublier de vous dire que je n’ai pas aperçu que le caractère de plénipotentiaire engageât M. de Neuville à faire ici aucunes dépenses; je le vois toujours tel qu’il était auprès de M. de Bedford, et rien ne peut me faire soupçonner la nécessité des frais extraordinaires auxquels vous vous êtes livré sur le compte de M. de Guerchy et qui sont extrêmement déplacés. Je ne vous cache pas que j’ai trouvé très mauvais que vous ayez fait autant de dépense aux dépens de quelqu’un à qui je m’intéresse autant et qui vous a donné sa confiance sur ma parole. J’espère qu’à l’avenir vous serez plus circonspect dans vos demandes et plus attentif à ménager l’argent d’autrui et que vous vous attacherez autant à lui être utile que vous l’avez fait auprès de M. le duc de Nivernais.
Je suis très parfaitement, monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur[53].
Le duc de Praslin se trompait étrangement s’il espérait avoir le dernier mot avec son impétueux correspondant. D’Éon, loin de se rendre, fut exaspéré par la sagesse même des avis qui lui étaient donnés et, n’écoutant que son dépit, répondit le jour même:
Aussitôt que j’ai eu appris, monsieur le duc, qu’on voulait me donner malgré moi le titre de ministre plénipotentiaire, j’ai eu l’honneur d’écrire à M. le duc de Nivernais que je regardais ce titre plutôt comme un malheur que comme un bien pour moi; en toutes choses, il faut envisager la fin.
Je suis parti fort jeune du point de Tonnerre, ma patrie, où j’ai mon petit bien et une maison au moins six fois grande comme celle qu’occupait M. le duc de Nivernais à Londres. En 1756 je suis parti du point de l’hôtel d’Ons-en-Bray, rue de Bourbon, faubourg Saint-Germain. Je suis l’ami du maître de la maison et j’en suis parti malgré lui pour faire trois voyages en Russie et autres Cours de l’Europe, pour aller à l’armée, pour venir en Angleterre, pour porter quatre ou cinq traités à Versailles, non comme un courrier, mais comme un homme qui y avait travaillé et contribué. J’ai souvent fait ces courses quoique malade à la mort et une fois avec une jambe cassée. Malgré tout cela, je suis, si le destin l’ordonne, prêt à retourner au point d’où je suis parti. J’y retrouverai mon ancien bonheur. Les points d’où je suis parti sont d’être gentilhomme, militaire et secrétaire d’ambassade; tout autant de points qui mènent naturellement à devenir ministre dans les Cours étrangères. Le premier y donne un titre; le second confirme les sentiments et donne la fermeté que cette place exige; mais le troisième en est l’école...
Si un marquis, monsieur le duc, avait fait la moitié des choses que j’ai faites depuis dix ans, il demanderait au moins un brevet de duc ou de maréchal; pour moi, je suis si modeste dans mes prétentions que je demande à n’être rien ici, pas même secrétaire d’ambassade[54].
D’Éon qui ce jour-là se sentait en verve et, pour le plaisir de faire des mots, courait au-devant de sa disgrâce ne s’en tint pas encore là. Par le même courrier il envoyait au comte de Guerchy, qui n’avait cessé de son côté de l’exhorter à plus de retenue, de pareilles impertinences:
... Je prendrai seulement la liberté de vous observer au sujet du caractère que le hasard m’a fait donner que Salomon a dit, il y a bien longtemps, qu’ici-bas tout était hasard, occasion, cas fortuit, bonheur et malheur, et que je suis plus persuadé que jamais que Salomon était un grand clerc. J’ajouterai modestement que le hasard, qui ferait donner le titre de ministre plénipotentiaire à un homme qui a négocié heureusement depuis dix ans, n’est peut-être pas un des plus aveugles de ce monde: ce qui m’arrive par le hasard peut arriver à un autre par bonne aventure...
Un homme quelconque ne peut se mesurer, même dans l’opinion, que par un ou plusieurs hommes. Il y a même plusieurs proverbes qui serviraient à prouver la vérité de ceci. On dit communément: il est bête comme mille hommes, il est méchant comme quatre, il est ladre comme dix. C’est la seule échelle dont on puisse se servir, excepté dans certains cas où les hommes se mesurent par les femmes. Un ambassadeur quelconque équivaut à un demi-homme, ou à un homme entier, ou à vingt hommes, ou à dix mille. Il s’agirait de trouver la proportion existant entre un ministre plénipotentiaire, capitaine de dragons, qui a fait dix campagnes politiques (sans compter les campagnes de guerre, comme dit M. le duc de Praslin) et un ambassadeur lieutenant-général qui débute...