En sortant de chez le ministre, Sainte-Foy tança fortement d’Éon et lui conseilla de ne pas rester dans «ce pays où il ne ferait pas fortune, mais d’aller retrouver ses Anglais». D’ailleurs une nouvelle tentative pour connaître les véritables sentiments de d’Éon vis-à-vis du parti Broglie devait être faite, avec plus de délicatesse, par la duchesse de Nivernais. Se trouvant en particulier dans son cabinet avec d’Éon, elle lui demanda s’il entretenait une correspondance avec M. de Broglie. «Non, madame, répondit-il, et j’en suis fâché, car j’aime beaucoup M. le maréchal de Broglie; mais je ne veux pas le fatiguer de mes lettres et je me contente de lui écrire au jour de l’an.—J’en suis bien aise pour vous, mon cher petit ami, répliqua la duchesse, parce que je vous confierai qu’une grande liaison avec la maison de Broglie pourrait vous nuire à la Cour et dans l’esprit de Guerchy, votre futur ambassadeur[49]

A peine rentré à Londres, où l’attendait le duc de Nivernais fort impatient de se mettre en route, d’Éon fut reçu «selon les formes prescrites» chevalier de Saint-Louis par son chef. Il n’avait pas voulu d’autre parrain. En même temps que sa propre croix, d’Éon rapportait les présents du roi au ministre de Sardaigne, qui avait été l’un des négociateurs de la paix. Le comte de Viry reçut «avec beaucoup de sensibilité et de reconnaissance les bienfaits de Sa Majesté». C’étaient, avec une lettre autographe, un portrait du roi enrichi de brillants, ainsi que des tapisseries des Gobelins et des tapis de la Savonnerie. Le premier mouvement de l’heureux destinataire fut d’aller montrer ces cadeaux au chef du ministère anglais, lord Bute. Celui-ci, raconte Nivernais, les «porta sur-le-champ au roi d’Angleterre, qui trouva les présents magnifiques et la lettre charmante[50]».

Le 4 mai, le duc de Nivernais fut reçu en audience de congé par le roi d’Angleterre, et le 22 il partit pour la France, fatigué des brouillards de Londres, heureux aussi de retrouver Versailles, l’Académie et son beau domaine de Saint-Maur.

D’Éon devenait son maître à Londres; il commença aussitôt à jouer le rôle et à mener le train d’ambassadeur. Il tint table ouverte; on vit passer chez lui le bailli de Fleury, le chevalier Carrion, ami du duc de Nivernais, «une députation de l’Académie des sciences qui devait aller à l’Équateur mesurer le méridien terrestre», des savants, des gens de lettres: Duclos, Le Camus, Lalande et La Condamine. La comtesse de Boufflers, dont l’esprit et l’élégance avaient séduit le prince de Conti et les habitués de l’hôtel du Temple, ne dédaigna pas, lors de son passage à Londres, de faire les honneurs de l’ambassade, ainsi qu’en témoigne le billet suivant:

Mme de Boufflers et milady Mary Coke viendront lundi dîner avec M. d’Éon si cela lui convient; elles amèneront lady Suzanne Stuart. Mme de Boufflers, pour profiter de la proposition de M. d’Éon, amènera peut-être encore deux hommes de ses amis s’ils sont revenus de la campagne, mais elle ne le croit pas. Elle fait bien des compliments à M. d’Éon; elle l’aidera à faire les honneurs du dîner aux dames, comme compatriote et comme une personne toute disposée à être de ses amis.

Elle avertit M. d’Éon que milord Harlderness est revenu, et qu’ainsi il faudra l’inviter[51].

Grâce au duc de Nivernais, qui ne se tenait pas quitte envers lui et continuait en France à s’employer en sa faveur, il reçut en juillet des lettres qui l’accréditaient auprès du roi d’Angleterre en qualité de ministre plénipotentiaire.

La fortune et les honneurs étaient venus vite au «petit d’Éon». En moins de deux ans il était passé du rôle de secrétaire à celui de représentant du roi près Sa Majesté Britannique et avait troqué le titre et l’uniforme de capitaine de dragons pour ceux de ministre plénipotentiaire. L’obscur gentilhomme de Tonnerre pouvait désormais traiter sur un pied d’égalité avec les ambassadeurs les plus titrés et les grands dignitaires de la Cour de Londres. Il n’eut garde d’y manquer, et dès le 25 août, à l’occasion de la Saint-Louis, il offrait un dîner de gala où se rendirent lord Hertford, lord March, David Hume et tout le corps diplomatique. Le succès, lui étant venu trop soudainement, le grisa. Ce n’était point d’ailleurs une aventure commune que celle de ce jeune homme de naissance très médiocre, engagé par occasion dans la diplomatie secrète et introduit ensuite par faveur dans la carrière régulière; gratifié, en récompense de ses services, d’un brevet de lieutenant de dragons, qui se trouvait, à peine âgé de trente-six ans, représenter le roi de France près la Cour la plus magnifique après celle de Versailles et continuer la mission de M. le duc de Nivernais, pair du royaume. D’Éon ne sentit pas tout ce que cette rapide ascension à travers les hiérarchies les plus strictes et les castes les plus fermées avait de surprenant pour ceux qui l’observaient et de scandaleux pour ceux qui lui portaient envie. Il était plus dans son caractère d’abuser du crédit que de le ménager. Le regard qu’arrivé à ce sommet de la fortune il ne manqua pas de jeter sur sa carrière passée, le souvenir des difficultés de tout ordre dont il avait dû triompher, loin de l’avertir et de le mettre en défiance, augmentèrent sa présomption. Il ne se crut pas à l’apogée, mais bien au premier début sérieux de sa fortune. La tête lui tourna, quoiqu’il prévînt le reproche et s’en défendît. Il voulut s’imposer aux Anglais, à ses compatriotes, à son ministre, à son roi lui-même.

Il continuait à faire figure d’ambassadeur en attendant qu’on se décidât à lui en accorder le titre et à l’égaler ainsi aux premiers seigneurs de France. Mais si, dans cette folle entreprise, sa volonté ne s’usait pas, si les ressources de son esprit toujours en éveil ne diminuaient jamais, son argent fondait à vue d’œil. Il fallait payer l’aumônier, l’écuyer, les cinq officiers, les quatre laquais, le suisse, les quatre servants, les deux cochers, les deux palefreniers, etc., qui composaient son train ordinaire de maison. Ses appointements n’y suffisant pas, d’Éon dut avoir recours au duc de Praslin pour obtenir quelques subsides supplémentaires. Il le fit avec une modestie et un détachement admirablement joués, exposant que seul le caractère de ministre plénipotentiaire qui était venu le chercher, à son insu, l’obligeait, bien malgré lui, à porter quelques habits propres et des dentelles:

Le caractère de ministre plénipotentiaire, qui est venu me chercher à mon insu, ne m’a certainement pas fait tourner la tête, grâce à un peu de philosophie; il m’a seulement jeté dans des frais extraordinaires, suivant le mémoire ci-joint, tant en habits pour moi que pour ceux des domestiques et d’un cocher. Quand j’étais secrétaire d’ambassade, j’allais tout simplement avec mon uniforme et mes manchettes de batiste; aujourd’hui il faut malgré moi porter quelques habits propres et des dentelles. Si les affaires du roi n’en vont pas mieux, du moins ma bourse en va plus mal; votre bonté et votre justice ne le souffriront pas. Il y a bientôt dix ans que je suis politique sans en être ni plus riche, ni plus fier. On m’a beaucoup promis, et les promesses et les prometteurs n’existent plus. Jusqu’à présent j’ai toujours semé, et j’ai recueilli moins que ma semence. Mon bail politique étant heureusement fini, je serai forcé de mettre la clef sous la porte et de faire une banqueroute générale, si vous n’avez pas l’humanité de venir à mon secours par quelque gratification extraordinaire. Plus je travaille avec zèle et courage, moins je deviens riche: ma jeunesse se passe et il ne me reste plus qu’une mauvaise santé qui dépérit tous les jours, et plus de vingt mille livres de dettes. Ces différentes petites dettes me tourmentent depuis si longtemps que cela absorbe en vérité les facultés de mon esprit et ne lui permet pas de s’appliquer comme je le voudrais aux affaires du roi. Le temps de la récolte me paraissant à peu près arrivé, je vous supplie de prononcer sur mon sort présent et futur, sur mes appointements et sur les faveurs et grâces que je puis attendre de votre justice et de votre bon cœur[52]...