D’Éon arriva le 26 février à Paris, porteur des ratifications. Praslin ne manqua pas de remarquer qu’il avait fait «grande diligence» mais, sans lui tenir rigueur de son succès, s’employa en sa faveur. Il annonçait le 1er mars à Nivernais que son petit d’Éon aurait la croix de Saint-Louis et une gratification du roi: «Je crois qu’il sera content, ajoutait-il; pour moi je le suis fort, car c’est un joli garçon, bon travailleur, à qui je veux toutes sortes de biens[43].» D’Éon fut fêté à la Cour et n’eut garde d’y oublier les commissions dont l’avait chargé son chef. Il donna à Mme de Pompadour des nouvelles de la chétive santé de son «petit époux» et lui remit des bourses anglaises qu’elle déclara fort vilaines et «grosses comme des cordes». La favorite trouva d’Éon «un fort bon sujet» et jugea «MM. les Anglais très polis de lui avoir donné à apporter le traité». Félicitant Nivernais d’avoir achevé son ouvrage, elle le pressait de venir faire «raccommoder sa santé par le bon air de France[44]».
Le duc de Nivernais ayant en effet terminé à la satisfaction de son maître l’ouvrage délicat et difficile pour lequel on l’avait envoyé à Londres, le duc de Praslin ne pouvait songer à prolonger une ambassade dont son ami avait retiré tout avantage et tout honneur, et qui n’était plus guère pour ce grand seigneur riche et lettré qu’un honorable exil. D’ailleurs Nivernais lui-même s’était préoccupé depuis plusieurs mois déjà de sa succession. Il avait songé à son ami le comte de Guerchy, lieutenant-général des armées du roi, qui s’était distingué pendant la guerre de sept ans et jouissait à Versailles d’une grande réputation de courage. Soldat intrépide, Guerchy n’avait jamais eu l’occasion de se montrer diplomate et ses amis eux-mêmes doutaient de ses capacités à le devenir. C’était l’avis de Praslin qui, le 8 janvier 1763, répondait aux ouvertures que venait de lui faire le duc de Nivernais:
Je suis toujours fort occupé de Guerchy. Je ne sais cependant si nous lui rendrons un bon office en le faisant ambassadeur à Londres... Je crains ses dépêches comme le feu; et vous savez combien les dépêches déparent un homme et sa besogne, quand elles ne sont pas bien faites. On juge souvent moins un ministre sur la manière dont il fait les affaires que sur le compte qu’il en rend... Mais il ne sait pas du tout écrire, nous ne saurions nous abuser là-dessus[45].
Guerchy toutefois fut désigné, d’abord parce qu’on ne voulait pas refuser le candidat du duc de Nivernais, dont tout Versailles chantait les louanges, et aussi parce qu’en dépit de sa trop juste opinion des mérites de son ami le duc de Praslin fut heureux d’obliger à la fois deux de ses intimes. Le 16 février 1763, on en avisa le duc de Nivernais à Londres. Il fut entendu que d’Éon serait maintenu à l’ambassade afin de conseiller son nouveau chef et de tenir la plume à sa place. On le chargerait même de l’intérim et, sur les instances de Nivernais, Praslin consentit à ce qu’on lui donnât le titre de ministre résident.
D’Éon se trouvait en France, où il avait apporté les ratifications du roi d’Angleterre, lorsque Nivernais le rappela à Londres pour lui remettre l’ambassade. Il tarda quelque peu à se rendre à l’appel de son chef et se fit même passer pour malade. C’étaient en réalité les intrigues de la diplomatie secrète qui le retenaient à Paris.
Le comte de Broglie se trouvait alors exilé dans ses terres de Normandie. Il avait été enveloppé dans la disgrâce de son frère le maréchal, à qui Mme de Pompadour avait attribué, malgré les faits et en dépit de l’opinion publique, les responsabilités qu’avait encourues Soubise pendant la guerre de sept ans. Louis XV n’avait su résister ouvertement à la favorite; mais, ne voulant point se priver des services de son ministre secret, il s’était résigné à faire passer par le château de Broglie tout le réseau de sa politique personnelle. C’est durant cette retraite momentanée que le comte de Broglie avait étudié un projet de descente en Angleterre, conçu depuis longtemps déjà, mais qui n’avait pu recevoir d’exécution pendant les dernières hostilités. Si la paix actuelle en reculait l’opportunité, elle permettait tout au moins d’étudier sur place les conditions et les moyens qui en faciliteraient la réussite. Le roi et le ministre avaient mieux compris que la nation les désastreuses conditions du traité de Versailles et tenaient à se mettre promptement en mesure d’en réparer les effets. Louis XV avait donc examiné avec intérêt le projet qui lui avait été soumis et l’avait renvoyé à Tercier avec son approbation. C’est chez ce dernier que d’Éon et le comte de Broglie, qui se trouvait de passage à Paris, se réunirent pour organiser cette périlleuse mission. D’Éon, par sa situation à Londres et par son expérience dans ces sortes d’intrigues, était à même de diriger les recherches. On lui adjoignit un de ses cousins, le sieur d’Éon de Mouloize, qui devait mettre les documents à l’abri dans le cas où l’intrigue viendrait à s’ébruiter. Quant à la partie technique, elle devait être confiée à un ingénieur, Carrelet de la Rozière. Enfin on jeta les bases d’une correspondance secrète qui devenait nécessaire pour traiter cette affaire[46]. Le roi lui-même donna ses instructions:
Le chevalier d’Éon recevra mes ordres par le canal du comte de Broglie ou de M. Tercier sur des reconnaissances à faire en Angleterre, soit sur les côtes, soit dans l’intérieur du pays, et se conformera à tout ce qui lui sera prescrit à cet égard, comme si je le lui marquais directement. Mon intention est qu’il garde le plus profond secret sur cette affaire et qu’il n’en donne connaissance à personne qui vive, pas même à mes ministres nulle part[47].
Elles furent précisées et commentées dans une lettre que, le 7 mai 1763, le comte de Broglie envoya au chevalier d’Éon à Londres. Il lui recommandait la plus grande prudence dans sa conduite, l’avertissait que le caractère défiant du comte de Guerchy rendrait sa tâche secrète des plus difficiles et qu’il devrait prendre mille précautions pour mettre les papiers de la correspondance à l’abri de toute surprise. Il l’établissait gouverneur de M. de la Rozière: «C’est, disait-il, un pupille un peu sauvage, mais dont vous serez content.» Enfin, en se félicitant de l’avoir pour «lieutenant dans une besogne aussi importante qui peut faire le salut et même la gloire de la nation», il le remerciait du zèle et de l’attachement qu’il n’avait cessé de témoigner au maréchal de Broglie et à lui-même[48].
La fidélité montrée par d’Éon à une famille aussi suspecte que l’était devenue alors celle des Broglie avait éveillé la défiance du duc de Praslin. Aussi le ministre n’avait-il pas hésité à soumettre le jeune représentant du roi près la Cour de Londres à un véritable interrogatoire. Il fit mander d’Éon dans son cabinet, où se trouvaient son premier commis Sainte-Foy et le comte de Guerchy, et sans préambule lui demanda de raconter la bataille de Fillingshausen, à laquelle il devait avoir assisté lorsqu’il était aux dragons. D’Éon ne se fit pas prier et n’hésita point à mettre sur le compte de Soubise toutes les fautes que l’on attribuait officiellement au duc de Broglie. Praslin, impatienté, se promenait à grands pas, tapant du pied; puis l’interrompant soudain: «Je sais, s’écria-t-il, tout le contraire de ce que vous me dites, et cela par un de mes amis intimes qui s’y trouvait aussi.» Et en même temps il se tournait vers M. de Guerchy: «Vous n’avez pas bien vu tout cela, mon cher d’Éon.»
«Le nez du ministre s’allongeait, rapporte d’Éon, et sa mine faisait des airs sardoniques, car moi de persister et d’assurer, comme je le ferai toute ma vie, que j’avais bien vu et bien entendu.» Le duc finit par lui dire: «C’est votre attachement pour les Broglie qui vous fait parler ainsi?—Ma foi, monsieur le duc, répliqua d’Éon, c’est mon attachement à la vérité. Vous m’interrogez, je ne puis vous répondre que ce que je sais par moi-même.»