CHAPITRE III

Le duc de Nivernais, ambassadeur de France à Londres.—Difficile négociation de la paix de 1763.—D’Éon est chargé par le gouvernement anglais de porter à Paris les ratifications du traité.—Il reçoit la croix de Saint-Louis.—Le comte de Guerchy est désigné pour succéder au duc de Nivernais, et d’Éon, nommé ministre plénipotentiaire, fait l’intérim de l’ambassade.—Le chevalier d’Éon mène à Londres un train d’ambassadeur et n’entend pas «d’évêque redevenir meunier».—Sa querelle avec le duc de Praslin et le comte de Guerchy.

Si la paix qu’il s’agissait de conclure avec l’Angleterre était difficile, le choix qu’on avait fait du négociateur était excellent. Le duc de Nivernais fut parfaitement accueilli par la société anglaise, faite pour apprécier les qualités du vrai grand seigneur et qui les reconnut toutes chez le nouvel ambassadeur de France. Fils du duc de Nevers et d’une princesse Spinola, il avait épousé Hélène de Pontchartrain; au crédit que lui donnaient son origine et ses alliances, il avait su joindre l’amitié particulière de Mme de Pompadour en organisant à Versailles les comédies dont se servait la favorite pour retenir le roi. Dans les billets nombreux qu’elle lui adressait, Mme de Pompadour ne manquait guère d’appeler Nivernais «mon cher petit époux»; les sobriquets avaient été mis à la mode par le roi lui-même, et celui-ci marque bien sur quel pied d’intimité on traitait le duc au château. Il avait du reste des mérites plus solides et plus rares que les qualités nécessaires au bon courtisan.

Ambassadeur près du Saint-Siège en 1748, au moment où fut publiée la bulle Unigenitus, il avait su à la fois étonner les Romains par le faste de ses équipages et gagner, par l’habileté de sa diplomatie, la confiance du pape Benoît XIV. Envoyé ensuite à Berlin, il avait réussi à séduire Frédéric, malheureusement trop tard pour détacher la Prusse de l’alliance anglaise, où elle venait de s’engager secrètement. L’échec de sa mission n’avait eu d’autre cause que les lenteurs et l’indécision du gouvernement du roi. Aussi nul n’avait pu songer à en tirer grief contre lui et à tous il avait paru l’homme le mieux fait pour obtenir des Anglais de moins rigoureuses conditions à une paix devenue nécessaire à la France. Grand seigneur accompli et négociateur habile, agréable causeur et charmant écrivain, cavalier et musicien, il avait su plaire partout et à tous. Personne mieux que lui ne pouvait donc prétendre à réconcilier deux nations qui se piquent également de se connaître en gentilshommes, et les Anglais ne s’y trompèrent pas. Ils lui firent fête, Horace Walpole allant jusqu’à déclarer que «la France leur envoyait ce qu’elle avait de mieux».

Nivernais avait été choisi comme le meilleur ambassadeur; d’Éon lui fut adjoint comme le plus habile et le mieux informé des secrétaires. Mêlé déjà, à maintes reprises, aux affaires les plus délicates et les plus importantes, il devait être d’un précieux conseil pour son chef et trouver dans son esprit ingénieux plus d’une ressource pour la négociation[39]. Tous deux s’embarquèrent à Calais le 11 septembre 1762 et arrivèrent à Londres dès le 14, grâce aux rapides équipages du duc de Bedford. Si les Anglais avaient paru pressés de recevoir l’ambassadeur de France, ils devaient mettre moins de hâte à poursuivre les négociations de la paix. Le parti de l’opposition, qui désirait continuer la guerre, était à l’affût de tout ce qui pourrait les rompre et renverser le cabinet de lord Bute. La nouvelle de la prise de la Havane, parvenue à Londres le 1er octobre, tourna toutes les têtes et, sous la pression de l’opinion, le roi et le ministère augmentèrent leurs exigences. Ils demandèrent la Floride, que la France dut, non sans peine, obtenir de l’Espagne. «Cette maudite Havane, petit époux, j’en suis dans la frayeur», écrivait Mme de Pompadour au duc de Nivernais[40]. Il importait que les préliminaires de la paix pussent être signés avant l’ouverture du parlement anglais, où le parti de l’opposition ne songeait qu’à renverser le ministère et à reprendre la guerre. Nivernais craignait du reste qu’une nouvelle victoire navale des Anglais ne rendît plus dures encore les conditions de la paix: «Je tremble à présent, écrivait-il à Choiseul, que Lisbonne soit pris avant cette diable de signature.»

Lisbonne ne fut pas pris, car le 5 novembre Choiseul put annoncer à Nivernais que les préliminaires de la paix venaient d’être signés à Fontainebleau. Il ajoutait, avec une satisfaction quelque peu égoïste et irritante pour l’ambassadeur qui avait eu à Londres la tâche la plus ingrate, qu’à cette occasion lui-même avait été fait duc et pair sous le titre de duc de Praslin. Une bonne part du succès de ce premier accord qui, malgré tout ce qu’il coûtait à la France, fut considéré à la Cour comme un grand avantage, était dûe en effet à la mission du duc de Nivernais. Faut-il croire que pour déterminer les ministres anglais à faire la paix, en dépit de l’opposition, l’ambassadeur de France dut les acheter, ainsi qu’on l’affirma hautement à Londres quelques années plus tard, lors du procès en diffamation intenté au docteur Mulgrave? Cela n’aurait rien d’invraisemblable, car on sait que plus d’une fois, dans la longue lutte qui remplit l’histoire du dix-huitième siècle, la France et l’Angleterre essayèrent l’une contre l’autre de la corruption. Dans tous les cas, d’Éon a raconté comment un jour, chez le duc de Nivernais, il aurait réussi à «affriander» par du bon vin de Tonnerre M. Wood, sous-secrétaire d’État du roi d’Angleterre, et à prendre, pendant que celui-ci buvait à plein verre, copie des papiers qu’il avait apportés dans son portefeuille et parmi lesquels se trouvait l’ultimatum qui allait être expédié au duc de Bedford, ambassadeur de la Cour de Saint-James à la Cour de Versailles. Grâce à cet audacieux tour de passe-passe, M. de Choiseul, prévenu à l’avance de toutes les difficultés qui allaient être soulevées, aurait pu amener plus facilement, plus vite, et sans rien risquer, le duc de Bedford à composition. On colporta un peu partout en France cette amusante anecdote, et les journaux anglais de l’opposition ne tardèrent pas à la recueillir pour en tirer grief contre le ministère.

Les préliminaires étant signés, il ne restait plus aux deux gouvernements qu’à se mettre d’accord sur certaines questions secondaires et sur le texte du traité. Cette tâche, rendue assez ingrate et difficile par le souci de Choiseul de reprendre quelques-unes des concessions qu’il avait faites dans sa grande hâte de traiter avant l’ouverture du parlement anglais, occupa Nivernais et d’Éon pendant trois mois encore. C’est seulement le 10 février 1765 que fut signé à Paris le traité définitif. Cette paix désastreuse, qui nous coûtait tout un magnifique empire colonial plein de promesses plus magnifiques encore, fut accueillie en France par des transports, tandis qu’elle soulevait en Angleterre une véritable réprobation. D’Éon était trop ambitieux pour ne pas tirer profit pour lui-même de l’ouvrage auquel il avait été mêlé. Il savait par deux expériences personnelles qu’il était toujours avantageux de porter à la Cour une bonne nouvelle et que la satisfaction du roi se traduisait alors par des faveurs pour le messager. Il avait gagné un brevet de dragons en portant à Versailles l’accession de l’impératrice Élisabeth au traité de Versailles, et trois ans plus tard une pension de 2,000 livres en faisant une commission du même genre. Le nouveau traité qui avait été si fort désiré et si bien accueilli en France lui vaudrait évidemment des avantages plus précieux encore, mais il fallait arriver jusqu’au roi lui-même, non pas mystérieusement comme l’agent du secret, mais devant la Cour tout entière, comme le secrétaire en titre d’une ambassade officielle. D’Éon, à qui rien ne semblait impossible, pressa son chef de demander pour lui au gouvernement anglais la faveur de porter à Versailles les ratifications de la paix. Pareille désignation de la part d’un gouvernement étranger, pour une mission considérée comme fort honorifique, était sans précédents et allait contre tous les usages. L’ambassadeur consentit toutefois à faire la démarche, quelque insolite qu’elle fût et bien que le duc de Praslin ne pût en admettre le succès; celui-ci mettait en garde Nivernais et l’assurait que la Cour de Londres ne donnerait certainement point pareille mission à un secrétaire français. Il semble bien aussi que le ministre, impatienté par l’ambition qu’avait inspirée à d’Éon de trop rapides succès, tenait à le faire rentrer dans le rang: «Il est jeune, disait-il, et a le temps de rendre encore des services et de mériter des récompenses; je m’intéresse à lui et je le mettrai volontiers à portée de les obtenir avec le temps et le travail[41]

En dépit des prévisions sceptiques de Praslin, le duc de Nivernais obtint pour «son petit d’Éon» la faveur difficile qu’il avait demandée. Ce succès manifestait mieux qu’aucun témoignage le très grand crédit de Nivernais à la Cour de Londres; aussi l’ambassadeur ne se fit-il pas faute de plaisanter le ministre sur son incrédulité:

Je suis bien aise que vous ayez été une bête en croyant, mon cher ami, qu’il était inexécutable de faire porter les ratifications du roi d’Angleterre par le secrétaire de France, mon petit d’Éon. C’est que vous ne savez pas à quel point vont la bonté et l’estime qu’on a ici pour votre ambassadeur, et il n’y a pas de mal que vous l’ayez touché au doigt en cette occasion, car sans cela vous auriez été homme à me mépriser toute votre vie, au lieu qu’à présent vous me considérerez sans doute un peu[42].