C’est qu’en effet d’Éon s’était rencontré à l’armée de Broglie avec un personnage qui devait exercer plus tard une influence décisive sur sa destinée, briser sa carrière régulière et le lancer dans une série d’aventures plus étranges les unes que les autres; où il devait ruiner ses brillantes qualités et perdre en une extravagante métamorphose jusqu’à sa dignité d’homme. Le comte de Guerchy, futur ambassadeur de France en Angleterre, était alors lieutenant général dans l’armée du maréchal de Broglie; le 19 août 1761, jour où l’armée française exécutait le passage du Weser sous Hœxter, le capitaine d’Éon fut chargé par son chef de lui porter l’ordre suivant:
ORDRE DU GÉNÉRAL
M. le maréchal prie M. le comte de Guerchy de faire prendre sur-le-champ par toutes les brigades d’infanterie qui sont à la rive droite du Weser quatre cent mille cartouches qui s’y trouvent, qu’un garde-magasin de l’artillerie leur fera distribuer, à l’endroit où M. d’Éon, porteur de ce billet, les conduira.
Fait à Hœxter, le 19 août 1761.
Signé: Le comte de Broglie.
P.-S.—Il serait bon qu’il vînt sur-le-champ un officier major avec M. d’Éon, pour faire cette distribution aux troupes sous vos ordres[38].
Est-il vrai, comme d’Éon le raconta plus tard dans les libelles qu’il fit paraître à Londres contre l’ambassadeur, que le comte de Guerchy se contenta de mettre l’ordre dans sa poche et de dire à d’Éon: «Monsieur, si vous avez des poudres vous n’avez qu’à les faire porter au parc d’artillerie, vous le trouverez à une demi-lieue d’ici»; qu’en dépit de la discipline, le jeune aide de camp dut galoper après le lieutenant général pour lui reprendre l’ordre et se charger tout seul de remplir les instructions du maréchal? Le comte de Guerchy se garda naturellement d’en convenir, traita de folle invention toute cette histoire, et le témoignage tardif et intéressé d’un être aussi passionné et peu sincère que d’Éon ne peut être accepté que sous bien des réserves.
Quoi qu’il en soit, il était curieux de noter cette première rencontre sur le champ de bataille de deux officiers qui devaient trois ans plus tard, réunis dans la même ambassade, se brouiller avec tant d’éclat et étonner par le scandale de leur querelle l’Europe tout entière.
Mais, en dépit de sa belle conduite militaire et du goût qu’il prenait à faire, sur de vrais champs de bataille, le métier de dragon après avoir fait dans les chancelleries ce qu’il appelait «le métier de scribe et de pharisien», d’Éon n’avait pu attendre, pour quitter l’armée, les préliminaires de la paix qui furent signés au mois de septembre 1762. Dès la fin de décembre 1761, un ordre du ministère l’avait fait revenir à Paris; il était question de le renvoyer à Saint-Pétersbourg, où il avait fait avec tant de bonheur ses premières armes diplomatiques, et de lui donner la succession du baron de Breteuil. Une fois encore il allait changer de carrière, mais en y gagnant un nouvel avancement. Il partit donc de Cassel, où il se trouvait avec l’état-major du maréchal de Broglie, emportant le certificat qui relatait ses belles actions militaires et arriva en France dans les premiers jours de l’année 1762. Il était à peine en route que la tsarine mourait, emportant dans sa tombe l’ambassade de d’Éon. Si, en dépit de l’infériorité de son grade et de la petitesse de sa naissance, il s’était trouvé désigné aux yeux du ministre et du roi pour remplir une mission de confiance auprès de la tsarine qui le connaissait depuis plusieurs années et à maintes reprises lui avait marqué sa bienveillance, l’avènement d’un nouveau souverain à Saint-Pétersbourg ôtait bien de leur poids à ces raisons particulières, et toutes les barrières de caste et de hiérarchie se dressaient de nouveau devant l’ambition de l’ardent Bourguignon.
En effet, au lieu d’envoyer d’Éon en Russie, où l’on s’était décidé à laisser le baron de Breteuil, le ministère avait songé à utiliser dans les négociations de la paix la hardiesse entreprenante et l’habileté heureuse du jeune diplomate. Le duc de Choiseul l’avait donné pour secrétaire au duc de Nivernais, choisi comme le négociateur le plus subtil et le plus adroit de toute la France pour aller conclure une paix difficile avec les Anglais.