Embrassez pour moi tous les parents et amis et surtout la comtesse de Candale et toute sa maison que j’aimerai plus que Tonnerre tout ensemble si l’esprit de cabale qui règne de tout temps dans cette petite ville se fait sentir à mon égard. Un beau jour, j’irai baptiser leur vin pétulant. Mais c’est en vain qu’on prêcherait cette morale à ses habitants. Ils ressembleront toujours aux pierres à fusil qui se trouvent dans leurs vignes, qui plus on les bat, plus elles font feu. Je vous embrasse bien tendrement; attendez l’avenir, vous devez savoir que je ne suis pas embarrassé de mon existence; laissez passer la petite tempête: le vent impétueux qu’il fait n’est qu’une pétarade, et si vous continuez à pleurer, je serai obligé de vous envoyer des mouchoirs de la Compagnie des Indes anglaises. Je me porte si bien que je compte enterrer tous mes ennemis morts ou vifs. Adieu[77].
CHAPITRE V
Lutte acharnée du chevalier d’Éon contre le comte de Guerchy; guerre de libelles; publications à Londres des Lettres, Mémoires et Négociations.—Louis XV envoie à d’Éon des émissaires; arrestation d’Hugonnet à Calais; le secret exposé à être découvert.—Procès intenté par d’Éon au comte de Guerchy; condamnation de l’ambassadeur de France par le jury anglais.—Le roi accorde une pension au chevalier d’Éon, qui se décide à rester en Angleterre.
L’orage dont d’Éon semblait faire si peu de cas était loin cependant de se calmer et «le petit Jupiter» qui en détenait les foudres, furieux de son insuccès, n’avait pas encore désarmé. Il s’était d’abord attaqué aux partisans de son adversaire et venait d’obtenir du ministre un ordre qui rappelait en France M. d’Éon de Mouloize, en le privant arbitrairement de son titre de lieutenant de cavalerie. Puis, ayant épuisé toutes les ressources de la pression officielle, il avait essayé d’une tactique plus détournée: il s’était lancé avec ardeur dans une guerre de libelles à laquelle l’incident qui s’était passé chez lord Halifax avait donné naissance. Les feuilles anglaises avaient en effet, dès le lendemain de cette soirée, donné un discret commentaire de la querelle. Elles n’étaient pas favorables à l’ambassadeur, qui avait pu se rendre compte qu’il n’avait pas les rieurs de son côté. Il avait voulu publier son récit de l’incident et en avait confié la rédaction à un écrivain nommé Goudard, étrangement maladroit dans un métier qui le faisait vivre. En échange de quelques guinées, le sieur Goudard remit à M. de Guerchy un petit libelle d’une forme assez innocente, mais où les faits étaient relatés sous un jour si favorable à l’ambassadeur que d’Éon se trouvait naturellement convié à répliquer[78]. Guerchy savait par expérience combien d’Éon avait la répartie facile; il espérait que son adversaire ne saurait pas résister à un tel plaisir et par là s’exposerait de lui-même aux rigueurs de la loi anglaise, si stricte en matière de libelles.
Cependant, soit qu’il ne se jugeât pas offensé, soit qu’il se doutât du piège, d’Éon se tint coi et l’attente de l’ambassadeur fut encore une fois déçue. A ce moment, le sieur de Vergy vint proposer à Guerchy de mettre à son service, moyennant une légère rémunération, une plume moins bénigne. Il pouvait, lui aussi, se considérer comme offensé par le libelle, et ce prétexte était suffisant pour envenimer les choses. Il publia donc une petite brochure qui prenait directement à partie le chevalier[79]. D’Éon se crut cette fois obligé de répondre, mais il le fit en termes assez modérés pour terminer le débat. Ce n’était pas le compte de l’ambassadeur, que le sentiment de sa dignité ne retenait nullement et qui voulait avoir le dernier mot. Il s’obstina, n’épargnant aucune maladresse, et lança une «contre-note», véritable pathos, lourd et sot réquisitoire contre d’Éon[80]. Cette publication eut l’effet singulier d’exciter la verve de personnes étrangères à la querelle. Des libelles anonymes rédigés en anglais se répandirent dans le public; on fit circuler des opuscules manuscrits, les uns prenant fait et cause pour d’Éon, d’autres faisant l’apologie de l’ambassadeur. Vergy; le sieur Lescalier, ancien scribe de l’ambassade; le chevalier Fielding, juge de paix de Londres, se jetèrent dans la mêlée. Une femme même, nommée Bac de Saint-Amand, signa quelques feuillets qui furent jugés si comiques que l’on s’en arracha une seconde édition[81].
D’Éon, pendant les trois mois qui virent éclore plus de vingt productions différentes, s’était à peu près contenu; mais sa patience en même temps que ses ressources s’épuisaient de jour en jour. Abandonné par le roi et sans argent, il avait écrit au duc de Choiseul pour lui demander, puisque, disait-il, «il ne pouvait obtenir justice des procédés de M. de Guerchy», la permission de passer avec deux de ses cousins au service de l’Angleterre. En même temps, et en termes plus humbles et plus affectueux, mais où les allusions comminatoires étaient plus clairement exposées, il sollicitait une dernière fois l’appui du duc de Nivernais[82].
Ces lettres restèrent sans réponse aussi bien que celles qu’il faisait parvenir en même temps au duc de Broglie et à M. Tercier. Poussé autant par le besoin que par le désir de vengeance, d’Éon se décida alors à user contre M. de Guerchy de ses dernières armes. Il publia le 22 mars 1764 un volume fort gros et fort impertinent pour son ambassadeur et aussi pour les ministres. C’était, sur le ton d’une raillerie parfois assez fine, mais toujours agressive, un violent exposé de tous ses démêlés avec M. de Guerchy. D’Éon reproduisait, en outre, les lettres qu’il avait osé écrire à son ambassadeur et celles qu’il avait reçues de lui, lettres intimes où, dans un style lourd et confus, s’étalaient toute la mesquine parcimonie de M. de Guerchy et son embarras à ses débuts dans la diplomatie. Enfin, dans une troisième partie, d’Éon donnait des extraits de la correspondance échangée entre le duc de Praslin et le duc de Nivernais, correspondance que ce dernier lui avait communiquée et où les deux amis s’exprimaient en toute confiance et liberté sur le peu de capacité de M. de Guerchy[83].
Ces révélations si humiliantes et si pénibles pour M. de Guerchy produisirent une vive émotion à Londres. Quinze cents exemplaires de l’ouvrage furent enlevés en quelques jours. Mais tout ce beau scandale n’eut aucunement le résultat espéré. D’Éon perdit seulement beaucoup des sympathies que sa bonne humeur et son esprit lui avaient attirées autrefois et que toutes ses incartades n’avaient pas encore lassées. Walpole écrivant alors au comte Hertford, ambassadeur d’Angleterre à Paris, traduit fidèlement l’opinion anglaise, qui blâmait d’Éon, sévèrement mais non sans regrets:
«D’Éon vient de publier le plus scandaleux in-quarto, accusant outrageusement M. de Guerchy et très offensant pour MM. de Praslin et de Nivernais. En vérité je crois qu’il aura trouvé le moyen de les rendre tous les trois irréconciliables... Le duc de Praslin doit être enragé de l’étourderie du duc de Nivernais et de sa partialité pour d’Éon et en viendra sûrement à haïr Guerchy. D’Éon, d’après l’idée qu’il donne de lui-même, est aussi coupable que possible, fou d’orgueil, insolent, injurieux, malhonnête; enfin un vrai composé d’abominations, cependant trop bien traité d’abord, ensuite trop mal par sa Cour; il est plein de malice et de talent pour mettre sa malice en jeu... Le conseil se réunit aujourd’hui pour délibérer sur ce qu’on peut faire à ce sujet. Bien des gens pensent qu’il n’est possible de rien faire. Lord Mansfield croit qu’on peut faire quelque chose; mais il a un peu de promptitude à prendre en pareil cas l’opinion la plus sévère. Je serais bien aise pourtant que la loi permît la sévérité dans le cas présent[84].»