Le conseil du roi approuva les intentions de lord Mansfield. Si l’ouvrage n’était pas à proprement parler un véritable libelle, il contenait des insinuations injurieuses qui permettaient l’application du bill. D’ailleurs le corps diplomatique entier s’était joint à M. de Guerchy pour demander qu’on ouvrît une information, et l’attorney général intenta au nom du roi contre d’Éon un procès en libelle qui fut plaidé quelques mois plus tard.

L’impression avait été très grande à Londres; elle fut encore bien plus vive à Paris, et l’auteur du scandale y fut encore plus sévèrement jugé, ainsi que le relate, à la date du 14 avril, un contemporain qui notait au jour le jour les nouvelles politiques ou littéraires:

«Le livre de M. d’Éon de Beaumont fait une sensation très vive ici: on y voit des lettres attribuées à MM. de Praslin, de Nivernais, de Guerchy, avec des notes de l’infidèle rédacteur. Elles ne donnent pas une idée avantageuse du génie, de l’esprit et de la politique de ceux qui les ont écrites. Cet écrit est précédé d’une préface dans laquelle M. d’Éon expose les motifs qui le forcent à publier ces lettres. L’indignité de son procédé, les disparates de sa conduite et de son style dans ses récits dénotent un méchant homme et un fou[85]

Il ajoute le 26 avril: «... Le procès a été commencé contre M. d’Éon, dont il est tant question aujourd’hui comme auteur du libelle le plus scandaleux et des calomnies les plus atroces[86]

Le recueil que l’opinion publique taxait aussi sévèrement et justement devait soulever à Versailles non pas seulement de l’indignation, mais aussi des craintes très vives. En effet, l’on pouvait tout redouter d’un homme dont l’esprit était égaré à ce point. D’Éon s’était contenté pour cette fois de ne parler que de ses propres affaires; mais rien n’assurait qu’il se montrerait aussi réservé dans l’avenir et qu’il ne révélerait pas les secrètes et délicates négociations auxquelles il avait été mêlé, lors de la conclusion des derniers traités.

Le duc de Praslin décida que le livre serait mis au pilon; mais pendant qu’il donnait cet ordre il s’occupait de négocier avec l’auteur. Le roi l’y encourageait, car il partageait personnellement les craintes de son ministre. Il venait, en effet, de prendre connaissance de deux lettres adressées par d’Éon à M. Tercier, qui n’avait pas voulu répondre. Les termes n’en étaient d’ailleurs que trop clairs:

Je n’abandonnerai jamais le Roi, disait d’Éon dans l’une d’elles, ni ma patrie le premier; mais si, par malheur, le Roi et ma patrie jugent à propos de me sacrifier en m’abandonnant, je me disculperai aux yeux de toute l’Europe, et rien ne sera plus facile, comme vous devez bien le sentir. Je ne vous dissimulerai pas, monsieur, que les ennemis de la France, croyant pouvoir profiter du cruel de ma position, m’ont fait faire des offres pour passer à leur service. Les avantages qu’ils peuvent m’offrir ne me touchent pas et l’honneur seul me déterminera en cette occasion. J’ai répondu comme je le devais... Les chefs de l’opposition m’ont offert tout l’argent que je voudrais, pourvu que je dépose chez eux mes papiers et mes dépêches bien fermés et cachetés, avec promesse de me les rendre dans le même état en rapportant l’argent. Je vous ouvre mon cœur et vous sentez combien un pareil expédient répugne à mon caractère... Mais si je suis abandonné totalement et si d’ici au 22 avril, jour de Pâques, je ne reçois pas la promesse signée du Roi ou de M. le comte de Broglie que tout le mal que m’a fait M. de Guerchy va être réparé... alors, monsieur, je vous le déclare bien formellement et bien authentiquement, toute espérance est perdue pour moi, et en me forçant de me laver totalement dans l’esprit du roi d’Angleterre, de son ministère et de la chambre des pairs et des communes, il faut vous déterminer à une guerre des plus prochaines dont je ne serai certainement que l’auteur innocent, et cette guerre sera inévitable. Le Roi d’Angleterre y sera contraint par la force et la nature des circonstances, par le cri de la nation et du parti de l’opposition[87].

Louis XV, qui n’allait pas jusqu’à croire que d’Éon tînt dans son portefeuille la paix ou la guerre avec l’Angleterre, ne s’émut pas plus que de raison du péril dont on le menaçait; mais il fut plus sensible au danger que courait son secret. M. de Praslin ne lui avait pas caché qu’il avait le plus grand désir «de voir arriver d’Éon en France et qu’il y fût bien enfermé». Le ministre avait même envoyé en Angleterre des exempts qui devaient s’emparer du chevalier; mais «il leur avait défendu de l’avoir autrement que vif». Louis XV toutefois «ne pouvait croire que son agent fût un traître[88]». Il le jugeait plus froidement et plus justement que ses ministres secrets. Malgré ses défauts, son orgueil et sa folie, d’Éon était incapable d’une déloyauté. S’il avait été amené à écrire des lettres aussi compromettantes, il ne l’avait fait que contraint par le besoin et poussé à bout par les procédés d’une rigueur ou d’une faiblesse également excessives employés à son égard, et aussi par le silence obstiné que gardaient à son égard le comte de Broglie et Tercier. Il avait cru récemment, en apprenant la mort de Mme de Pompadour, que les ministres secrets allaient enfin jouir officiellement du crédit qu’ils avaient auprès du monarque. Son espoir avait été déçu: Louis XV avait continué son double jeu, et le comte de Broglie ne s’était pas senti assez fort pour profiter de l’occasion et s’imposer au roi. Il n’avait pas même osé solliciter en faveur de d’Éon.

Abandonné de tous côtés, celui-ci avait été singulièrement flatté des offres du parti libéral, qui assimilait son sort à celui de Wilkes, idole du peuple et victime d’un procès en libelle. Sa popularité à Londres s’était rapidement accrue; on acclamait son nom à la suite de celui du tribun populaire, mais on le flattait surtout dans l’espérance qu’il pourrait révéler quelques détails scandaleux sur la conclusion de la dernière paix. Ce parti attendait de lui des armes redoutables contre lord Bute, les anciens ministres et leurs successeurs, que l’on disait payés par la France. D’Éon n’avait pas voulu répondre à ces avances, mais il ne les avait pas repoussées; il s’en était vanté auprès des ministres secrets, espérant obtenir par l’intimidation les secours refusés à ses prières. Il n’avait pas tout à fait manqué son but, puisqu’il était parvenu à inspirer au roi des craintes sérieuses, sinon pour la paix européenne, du moins pour le secret. Louis XV, sur la proposition du comte de Broglie, envoya en Angleterre M. de Nort, avec la mission de calmer la colère de M. de Guerchy, mais aussi avec l’instruction formelle de ramener d’Éon par des conseils et des promesses, et de savoir tout au moins quelles étaient ses exigences. D’Éon, qui avait vu maintes fois M. de Nort chez le comte de Broglie, le reçut avec enthousiasme. Croyant cette fois que l’heure de la réhabilitation allait sonner pour lui, il se montra d’une modération inattendue.

A peine eut-il pris connaissance de la lettre du comte de Broglie apportée par M. de Nort, qu’enivré par les promesses et les flatteries qui s’y trouvaient en guise d’appât, il écrivit au roi dans son premier mouvement: