Sire,
Je suis innocent et j’ai été condamné par vos ministres; mais dès que Votre Majesté le souhaite, je mets à ses pieds ma vie et le souvenir de tous les outrages que M. de Guerchy m’a faits. Soyez persuadé, Sire, que je mourrai votre fidèle sujet et que je puis mieux que jamais servir Votre Majesté pour son grand projet secret, qu’il ne faut jamais perdre de vue, Sire, si vous voulez que votre règne soit l’époque de la grandeur de la France, de l’abaissement et peut-être de la destruction totale de l’Angleterre, qui est la seule puissance véritablement toujours ennemie et toujours redoutable à votre royaume.
Je suis, Sire, de Votre Majesté, le fidèle sujet à la vie et à la mort.
D’Éon[89].
En écrivant ce billet, d’Éon n’avait écouté que sa première inspiration; il reconnut de suite qu’il s’était trop hâté. Il n’avait voulu voir dans la lettre du comte de Broglie qu’une amorce pour des négociations plus étendues. Son erreur avait été complète, car si M. de Nort était disposé à laisser venir d’Éon, il devait s’en tenir aux termes de la lettre, qui promettait au chevalier une somme d’argent à déterminer et l’assurance que le roi s’occuperait de son avenir. On ne parlait point de lui rendre son grade, ni de lui donner aucune satisfaction contre M. de Guerchy.
Il y avait quelque maladresse à infliger à d’Éon cette nouvelle et plus cruelle déception. C’était l’irriter inutilement et en même temps augmenter par de vains pourparlers son arrogance et son infatuation. Le chevalier s’aperçut dès le lendemain de l’arrivée de M. de Nort qu’il s’était fait de grandes illusions; aussi, dans un accès de colère, il renvoya au messager la lettre du comte de Broglie en ajoutant que «puisque l’on n’agissait pas de bonne foi avec lui», il préférait rester «comme le bouc de la Fable au fond du puits où les ordres du roi ainsi que ceux de M. de Broglie et les haines particulières des guerchiens l’avaient jeté[90]». M. de Nort ne se découragea pas et fit tous ses efforts pour lui faire entendre raison; mais d’Éon se montra intraitable et les lettres pressantes de M. Tercier n’eurent pas un meilleur effet. Sentant seulement qu’il avait été trop loin en ne se ménageant aucune porte de sortie pour l’avenir, d’Éon déclara à M. de Nort que l’on ne pouvait raisonnablement exiger de lui qu’il livrât les seules armes qu’il pouvait opposer aux poursuites judiciaires de M. de Guerchy. Que l’ambassadeur se désistât de son instance, et les négociations en seraient aussitôt simplifiées. Devant cette fin de non-recevoir passablement ironique, M. de Nort jugea qu’il n’avait plus rien à faire à Londres. Il n’avait pas mieux réussi d’ailleurs auprès de M. de Guerchy.
Le moment était mal choisi en effet pour parler de modération à l’ambassadeur. Celui-ci ne s’était jamais vu aussi près du but, aussi sûr de tenir sous peu le chevalier à merci. L’humiliation retentissante qu’il venait de subir avait d’ailleurs grandement augmenté son irritation. Il attendait l’issue du procès en libelle, comptant sur la loi anglaise pour condamner enfin son ennemi et tenant prêts déjà pour se saisir de celui-ci quelques sbires soigneusement choisis, que lui avait envoyés, sur sa demande, le duc de Praslin. «Un voilier monté de vingt-un hommes armés se trouvait mouillé à Sgravesend», et l’on avait «détaché un petit bateau de six rameurs qui stationnait entre le pont de Westminster et celui de Londres» et qui devait recevoir le chevalier aussitôt qu’on se serait emparé de sa personne. Les admirateurs que d’Éon avait trouvés dans les bas-fonds de Londres, parmi les ouvriers du port, appelés les mobs, étaient venus lui faire incontinent ce rapport, ce qui permit encore une fois à l’insaisissable chevalier de se soustraire aux poursuites de son ambassadeur, prématurément triomphant. D’Éon écrivit au lord chief justice, comte Mansfield, à milord Bute et à M. Pitt des lettres qu’il fit imprimer et que les journaux publièrent; il y racontait les complots qui se tramaient autour de lui[91], en appelait à l’opinion anglaise et demandait aux ministres responsables de pourvoir à sa sécurité.
M. Pitt seul lui répondit en quelques lignes: «Vu l’extrême délicatesse des circonstances, vous pourrez trouver bon que je me borne à plaindre une situation sur laquelle il ne m’est pas possible d’offrir des avis que vous me témoignez désirer d’une manière très flatteuse[92]».
L’agitation entretenue par d’Éon autour de sa personne, dans un pays où la liberté individuelle était si fortement sauvegardée, suffit à le mettre à l’abri des tentatives de M. de Guerchy. L’été approchait; il partit pour Staunton Harold, propriété de son ami le comte Ferrers, tandis que l’ambassadeur prenait un congé et regagnait la France.
L’automne ramena M. de Guerchy à Londres, où allait se dérouler le procès en libelle intenté contre d’Éon. Le cabinet anglais avait presque donné à l’ambassadeur l’assurance qu’il obtiendrait un verdict affirmatif et pourrait mettre la main sur d’Éon et ses papiers. Cependant d’Éon, dont on pouvait tout attendre, sauf une reculade, ne parut pas à l’audience. Son avocat demanda un sursis, alléguant qu’il n’avait pas été accordé à la défense un temps suffisant pour réunir les témoignages qu’elle comptait fournir; les juges, refusant tout délai, passèrent outre. La sentence fut telle qu’on l’espérait: d’Éon était condamné; mais lorsqu’on se présenta chez lui pour lui notifier le jugement, on trouva l’appartement vide; notre chevalier avait pris les devants. Ne pouvant douter que l’issue du procès lui fût défavorable, il avait gagné la Cité et s’était retiré dans un garni en compagnie de son cousin de Mouloize. Il se croyait si bien en sûreté et se cachait si peu qu’il faillit être arrêté de suite par «deux messagers d’État qui vinrent avec un warrant et nombre de soldats armés en la maison de Mme Eldoves, où l’on supposait que le sieur d’Éon s’était réfugié». «Les agents, raconte d’Éon lui-même, cassèrent les portes, armoires, valises, armoires, pour me chercher et ne trouvèrent que mon cousin d’Éon de Mouloize, qui était tranquillement à se chauffer auprès du feu avec Mme Eldoves et une autre dame. Cette autre dame était celle qu’on appelle communément le chevalier d’Éon[93].»