Les ministres anglais, talonnés par Guerchy et furieux de la maladresse des agents de la police autant que de la mollesse de leur chef, s’impatientaient; lord Halifax, «violemment fâché que d’Éon fût encore en liberté», s’étonnait que le solicitor général fût absent à ce moment critique; il l’invitait à revenir en hâte, afin que cette affaire n’essuyât plus aucun retard et que l’on s’emparât du coupable, par tous les moyens légaux, pour l’amener à subir la sentence de la cour[94]. Toutes ces mesures furent vaines; d’Éon, rendu plus prudent par l’alerte qu’il venait de subir, s’était définitivement terré. Il avait «mis ses espions en campagne», ne sortant «qu’avec les sûretés qu’un capitaine de dragons doit prendre en temps de guerre[95]», et dans sa réclusion travaillait à une «ample et magnifique défense» contre la cabale de la Cour. C’était le couronnement de toutes ses folies qu’il préparait, le bouquet du feu d’artifice dont il avait étourdi son ambassadeur. Sa «magnifique défense» allait causer à Londres et à Paris un scandale inouï, unique dans les annales de la diplomatie. Ayant dédaigné de répondre à une assignation devant un simple tribunal du ban royal, il allait assigner l’ambassadeur de France, pour tentative d’empoisonnement et d’assassinat, devant le grand jury d’Old Bailey.

D’Éon reprenait, en effet, toutes ses anciennes accusations. Il avait découvert un précieux témoin et recueilli de nouvelles preuves. A son instigation, le sieur Treyssac de Vergy rentrait en scène. Emprisonné pour dettes et abandonné par l’ambassadeur qu’il avait servi de sa plume, mais dont il n’avait pu obtenir aucun secours, Vergy s’était retourné tout repentant vers d’Éon; il lui avait promis d’appuyer de son témoignage les plus graves révélations. Il certifia de nouveau qu’il était venu en Angleterre sur les ordres des ministres, qui lui avaient donné à entendre qu’ils désiraient «déshonorer d’Éon, mais qu’il fallait une main étrangère et habile[96]». A peine arrivé à Londres, M. de Guerchy avait suscité les événements qui, grâce à d’Éon, avaient eu une si grande publicité. Vergy se disait prêt à signer ses déclarations, et, pour plus de sûreté, à les résumer dans son testament; il les renouvela d’ailleurs au moment de sa mort, en 1774, comme le prouvent les papiers du chevalier[97].

En dépit de tout ce qu’il avait de suspect, un pareil témoignage était fort compromettant aux yeux des jurés anglais. Guerchy ne voulait pas s’en convaincre et se refusait à croire qu’on pût ajouter foi à tous ces racontars qui «faisaient frémir d’horreur». Plus stupéfait qu’ému, il trouvait seulement que «d’Éon avait mis le comble à sa scélératesse[98]». Celui-ci exultait bruyamment; toutefois, pour ne pas rompre avec le ministère secret, il s’efforçait d’intéresser le comte de Broglie à son sort et de rendre leurs intérêts communs; en lui communiquant une longue déposition de Treyssac de Vergy, il écrivait:

«Enfin, monsieur, voilà donc le complot horrible découvert; je puis à présent dire à M. de Guerchy ce que le prince de Conti disait au maréchal de Luxembourg avant la bataille de Steinkerque: «Sangarède, ce jour-là est un grand jour pour vous, mon cousin. Si vous vous tirez de là, je vous tiens habile homme...» Le roi ne peut à présent s’empêcher de voir la vérité; elle est mise au grand jour... J’ai instruit le duc d’York et ses frères de la vérité et des noirceurs du complot contre vous, le maréchal de Broglie et moi. Ceux-ci instruisent le roi, la reine et la princesse de Galles. Déjà M. de Guerchy, qui a été revu de très mauvais œil à son retour, est dans la dernière confusion malgré son audace, et je sais que le roi d’Angleterre est disposé à rendre justice à M. le maréchal et à moi. Agissez de votre côté, monsieur le comte, et ne m’abandonnez pas ainsi que vous paraissez le faire. Je me défendrai jusqu’à la dernière goutte de mon sang et par mon courage je servirai votre maison malgré vous, car vous m’abandonnez, vous ne m’envoyez point d’argent, tandis que je me bats pour vous. Ne m’abandonnez point, monsieur le comte, et ne me réduisez pas au désespoir. J’ai dépensé plus de douze cents livres sterling pour ma guerre, et vous ne m’envoyez rien: cela est abominable; je ne l’aurais jamais cru, monsieur le comte, permettez-moi de vous le dire[99]

Le comte de Broglie, désirant naturellement ne s’associer en rien à une telle campagne, se garda bien d’envoyer les secours que d’Éon sollicitait avec tant d’impudence. Depuis plusieurs mois déjà, il avait renoncé à faire passer sous les yeux du roi les réclamations de son agent secret; mais cette fois, comprenant l’imminence du scandale que d’Éon allait faire naître, il demanda à Louis XV la permission de se rendre lui-même à Londres. Le roi trouva que d’Éon méritait d’être «pilé comme le muphti[100]»; il adhéra toutefois à la proposition du comte de Broglie et chercha un prétexte pour faire approuver cette mission par M. de Praslin; mais un incident qui mettait son secret en péril vint absorber son attention et le détourner de ce projet.

Un nommé Hugonnet, ancien courrier du marquis de L’Hospital, puis du duc de Nivernais, que d’Éon avait conservé à son service, venait d’être arrêté à Calais porteur de dépêches de Drouet, le secrétaire du comte de Broglie. Soupçonné depuis longtemps d’être l’intermédiaire de la correspondance secrète dont les ministres avaient eu vent, il avait déjoué jusqu’alors les espions mis à ses trousses. Moins heureux cette fois, il avait été appréhendé au moment même où il se présentait au bureau de la marine pour y obtenir son passeport. «Sur l’énoncé de son nom, rapporte d’Éon, le commissaire de la marine lui porta aussitôt la pointe de son épée sur la poitrine en lui disant qu’il le faisait prisonnier d’État. Deux grenadiers le conduisirent chez M. de la Bouillie, commandant de la ville de Calais, qui s’empara du paquet de papiers et fit conduire le dit sieur Hugonnet au secret de la prison; on le fit déshabiller, on y décousit ses vêtements jusqu’au talon de ses bottes. Sept jours après il arriva un exempt de la police de Paris qui fit mettre les fers aux pieds et aux mains d’Hugonnet et une chaîne au milieu du corps. Attaché au siège d’une chaise de poste, il fut conduit à la Bastille[101]

L’arrestation d’Hugonnet amena celle de Drouet. Le duc de Praslin crut enfin tenir la preuve de la correspondance du comte de Broglie avec le criminel d’État qu’était d’Éon. Il se hâta d’avertir le roi de cette découverte et de ses soupçons. Louis XV, voyant son secret de nouveau en péril, ne songea pas à arrêter l’enquête par une simple manifestation de sa volonté: il préféra les tristes expédients que lui avait déjà suggérés sa faiblesse; l’attrait pervers de cette politique souterraine lui fit imaginer une comédie dont les agents subalternes de ses ministres devaient être à la fois les confidents et les acteurs. Il fit appeler le lieutenant de police, M. de Sartine, et lui recommanda «de mettre à l’écart tous les papiers qui pourraient être saisis dans cette affaire concernant le comte de Broglie, Durand et Tercier». Et satisfait de cette manœuvre habile, mais encore plus étrange, il écrivait à Tercier cet aveu d’une humilité inattendue de la part d’un monarque absolu: «Je me suis ouvert et confié au lieutenant de police et il paraît que cela lui a plu, mais il faut attendre de sa sagesse et de cette marque de confiance qu’il fera bien; si le contraire arrive, nous verrons ce qu’il y a à faire[102]

Sartine s’était, au premier moment, montré flatté de la confidence inattendue qui lui avait été faite; mais il n’avait accepté qu’en tremblant un rôle hasardeux qui répugnait à son caractère autant qu’à sa qualité de magistrat et l’exposait en outre au ressentiment du duc de Praslin. Le comte de Broglie l’avait même trouvé si hésitant que, pour le convaincre, il avait dû à deux reprises le chapitrer et le persuader qu’il ne pouvait se soustraire à la besogne que le roi attendait de lui. Les papiers de Drouet furent donc soigneusement triés et on ne laissa, pour l’instruction de l’affaire, que quelques lettres sans importance. Les pièces ainsi mises en sûreté, on pouvait encore craindre que les inculpés ne commissent quelque imprudence de langage. Louis XV dut s’adresser, directement et sous le sceau du secret, au gouverneur de la Bastille, M. de Jumilhac, afin qu’il permît à M. Tercier d’entrer dans la prison et de communiquer aux inculpés les dépositions que le comte de Broglie «avait mis plus de quinze heures à préparer[103]». Les rôles furent si bien appris et tous les détails si minutieusement prévus que la comédie eut plein succès. Aucun indice certain de correspondance compromettante ne put être relevé, et M. de Praslin, qui assistait à l’audience, dut s’incliner devant un jugement dont il n’était point dupe. Il sortit furieux de la salle et dit à M. de Sartine: «Je sens bien que ces gens se moquent de moi...» Mais, devinant qu’il se heurtait à une volonté supérieure, il résolut d’attendre de nouveaux incidents pour reprendre cette affaire.

Drouet fut relâché au bout de quelques jours; mais, afin de ne pas éveiller les soupçons par une trop grande indulgence, on laissa Hugonnet à la Bastille. Il y resta plus de trente mois, pendant lesquels il perdit toutes les économies du petit commerce qui le faisait vivre. Il se trouvait réduit à la misère en 1778 et ne dut quelques dédommagements qu’aux démarches pressantes que d’Éon fit alors en sa faveur auprès de M. de Sartine[104].

Cet incident, qui avait provoqué des impressions si diverses à Versailles, avait à Londres ravivé l’espoir de vengeance que M. de Guerchy nourrissait contre son antagoniste et le parti de Broglie. Aussi l’annonce de ce nouvel échec fut-elle une cruelle déception qui ranima l’irritation de l’ambassadeur.