Des propos bizarres commençaient d’ailleurs à courir sur le compte de d’Éon, et trouvaient à l’ambassade l’appui d’une malignité toujours en éveil. Les mœurs réservées du chevalier et l’absence de toute intrigue féminine dans sa vie avaient depuis longtemps attiré sur lui une ironique curiosité. Les langues les moins perfides raillaient la faiblesse de sa constitution, d’autres le soupçonnaient d’être une femme; mais un grand nombre, épris de singularité, attribuaient au pauvre chevalier les deux sexes à la fois. Si étrange et si grossière que puisse paraître l’allégation, il est certain qu’elle fut émise et rencontra, alors comme plus tard, une surprenante crédulité. D’autres insinuations, moins ridicules mais plus redoutables, et inspirées par les mêmes ennemis, lui attribuaient la paternité d’un libelle injurieux, paru sous la forme d’une lettre anonyme adressée au lord chief-justice. D’Éon avait dû protester et faire paraître une réponse assez hautaine pour détruire de pareilles accusations; mais l’attention publique qu’il avait si souvent éveillée s’attachait maintenant à lui au point de mettre à son compte plusieurs des ouvrages satiriques dont la mode commençait à sévir. On le regardait comme l’auteur d’un «dialogue entre M. Frugalité et M. Vérité» et l’on n’avait pas eu de peine à discerner sous ces pseudonymes l’ambassadeur et l’ex-ministre plénipotentiaire de France. A Paris on croyait reconnaître son style acerbe dans un ouvrage en six volumes intitulé: L’espion chinois ou l’envoyé secret de la cour de Pékin pour examiner l’état présent de l’Europe[105]. C’était attribuer à d’Éon beaucoup plus d’ouvrages qu’il n’en pouvait produire. Tout occupé du procès qu’il avait intenté à son ambassadeur, aidé de son secrétaire et de ses avocats, il avait recueilli et souvent inspiré les «affidavit» ou dépositions écrites de ses témoins. Ce fut le 1er mars 1765 que se réunit le grand jury de la cour d’Old Bailey, avec des attributions voisines de celles d’une chambre des mises en accusation de nos jours. A l’unanimité, les jurés déclarèrent la poursuite fondée et rendirent leur sentence sous la forme de ce curieux «indictment»:
Les jurés pour notre souverain maître le roi, sous serment, représentent que Claude-Louis-François Regnier comte de Guerchy, dernièrement à Londres, étant une personne d’esprit et de disposition cruels et n’ayant pas la crainte de Dieu devant ses yeux, mais étant poussé et séduit par les instigations du diable et ayant conçu la pire malice envers Charles-Geneviève-Louis-Auguste-Andrée-Timothée d’Éon de Beaumont, et sans égard aux lois de ce royaume, le 31e jour d’octobre dans la 4e année du règne de notre souverain Seigneur George III, par la grâce de Dieu roi de Grande-Bretagne, France et Irlande, défenseur de la foi, etc.... dans le susdit Londres, dans la paroisse de Sainte-Marie, a méchamment, déloyalement et malicieusement sollicité et encouragé Pierre-Henry Treyssac de Vergy à tuer et assassiner le dit Charles-Geneviève-Louis-Auguste Timothée d’Éon de Beaumont, au grand dommage dudit Charles-Geneviève-Louis-Auguste-Andrée Timothée d’Éon de Beaumont, au mépris de notre souverain Maître et de ses lois[106]...
L’émotion que causa ce verdict fut inouïe: M. de Guerchy s’attendait à toute heure à être appréhendé; son maître d’hôtel Chazal, qui était accusé d’avoir versé le poison, venait de s’enfuir en même temps qu’un des secrétaires qui avait rédigé quelques-uns des libelles. Les cabinets de Londres et de Paris étaient exaspérés; Louis XV et le comte de Broglie ne pouvaient comprendre une législation qui livrait un ambassadeur à des tribunaux étrangers. La situation de M. de Guerchy était d’autant plus grave que le droit anglais reposait sur une foule de textes assez peu connus et complexes; le cas visé avait été prévu par une loi fort ancienne que la jurisprudence, dans une matière si rare, n’avait pas eu l’occasion de modifier. Un seul fait pouvait être invoqué à titre de précédent: il s’était passé sous Cromwell, et avait eu pour épilogue l’exécution capitale d’un ambassadeur de Portugal.
M. de Guerchy ne pouvait croire qu’un sort semblable l’attendît; mais l’esprit anglais lui avait réservé déjà de telles surprises que l’incertitude augmentait son abattement et le poussait aux démarches les plus inconsidérées. Il était profondément humilié et son attitude remplissait de joie d’Éon qui, tout glorieux, arrogant et plein de menaces, donnait libre cours à son persiflage malicieux: «Dans la position où sont les choses, écrivait-il au comte de Broglie, il faut absolument que l’arrangement que vous m’avez fait proposer soit fini incessamment et que vous arriviez au premier jour sans perdre de temps, au 20 de ce mois... Ceci est la dernière lettre que j’ai l’honneur de vous écrire au sujet de l’empoisonneur et du scélérat Guerchy, qui serait rompu vif en France s’il y avait de la justice. Mais, grâce à Dieu, il ne sera que pendu en Angleterre... Je vous donne ma parole que sous peu le Guerchy sera arrêté au sortir de la Cour et conduit dans la prison des criminels à la Cité de Londres; son ami Praslin viendra l’en tirer s’il le peut; vraisemblablement l’ami qui l’en tirera sera le bourreau[107].»
Ces prédictions ironiques ne se réalisèrent pas. Un verdict aussi singulier ne pouvait autoriser l’application d’une loi surannée. Le cabinet anglais en eût redouté les conséquences, s’il n’en avait déjà compris l’injustice et même le ridicule. Il chercha aussitôt un moyen qui lui permît de parer aux dangers de son inflexible législation et le trouva dans les arcanes même de son droit. Par un writ d’assertiorari le procès fut évoqué en appel au banc du roi. Ce nouveau tribunal déclara le jugement en suspens, et, sans trancher la question pour le fond, délivra, en faveur de l’ambassadeur, une ordonnance de noli prosequi.
L’affaire était définitivement enterrée. Le comte de Guerchy dut se trouver satisfait de ce piètre expédient qu’il avait sollicité instamment, et qui ne le lavait point aux yeux du public de la honte de ce scandaleux débat. L’estime des ministres et des gens clairvoyants lui restait, et il dut s’en contenter, car l’opinion anglaise lui était en général opposée. On critiqua fort l’intervention du roi dans une matière purement judiciaire; lord Chesterfield, écrivant à son fils Philippe Stanhope, en contestait lui-même la légalité[108]. Ce fut dans le peuple une explosion de mécontentement qui faillit mettre en danger la personne même de l’ambassadeur. La populace ne ménagea point ses huées à Guerchy. Un jour même on arrêta son carrosse; il dut cacher sa croix du Saint-Esprit et déclarer qu’il n’était pas l’ambassadeur, mais son secrétaire seulement. La foule menaçante ne l’en poursuivit pas moins jusqu’à son hôtel; les valets de l’ambassade fermèrent précipitamment la grille, ce qui donna le temps à la force publique d’arriver et de mettre fin à un incident qui eût pu avoir les plus graves conséquences.
La situation devenait intolérable à Londres pour M. de Guerchy. Il prit un congé et passa de longs mois en France; puis il fit de nouveau, en 1766, un court séjour en Angleterre, où il ne devait plus revenir. M. Durand fut nommé ministre de France par intérim. C’était un des plus fidèles agents du secret, qui avait déjà représenté le roi en Pologne.
D’Éon n’avait pas attendu l’arrivée à Londres de ce nouvel envoyé, qu’il connaissait de longue date, pour tenter de renouer, par des prières et des menaces, ses négociations avec M. de Broglie. Celui-ci, se montrant toujours indulgent et jugeant le moment opportun, consentit à reprendre les pourparlers. Le chevalier ne fit plus de difficulté pour remettre au nouveau ministre plénipotentiaire les brevets royaux de sa mission (mais ceux-là seulement); il les présenta, dit le procès-verbal qui fut dressé alors, «en bon état, couverts d’un double parchemin à l’adresse de Sa Majesté, renfermés et mastiqués dans une brique cousue à cet effet, prise dans les fondements des murailles de la cave».
En échange de ces papiers, Louis XV, vivement supplié par M. de Broglie et Tercier, redoutant surtout les indiscrétions et les incartades de d’Éon, lui accorda une grâce qu’il daigna lui annoncer de sa main même:
En récompense des services que le sieur d’Éon m’a rendus tant en Russie que dans mes armées et d’autres commissions que je lui ai données, je veux bien lui assurer un traitement annuel de 12,000 livres, que je lui ferai payer exactement tous les trois mois en quelque pays qu’il soit, sauf en temps de guerre chez mes ennemis et ce jusqu’à ce que je juge à propos de lui donner quelque poste dont les appointements seraient plus considérables que le présent traitement.