Louis[109].
Un témoignage aussi flatteur, qui marquait le pardon, sinon l’oubli, de tant de menées scandaleuses, aurait dû ramener le calme dans un esprit moins exaspéré. Mis à l’abri, par une pension de ministre plénipotentiaire, du dénuement complet au milieu duquel il s’était débattu pendant trois longues années, tout autre que d’Éon eût saisi l’occasion qui se présentait une seconde fois à lui de se faire oublier, pour reprendre dans la suite une carrière en vérité très compromise, mais à laquelle ses talents reconnus pouvaient encore ouvrir quelques perspectives. Il n’en fut rien; sa destinée l’avait poussé aux aventures et dès lors les aventures l’attiraient.
M. de Guerchy rentré en France venait de mourir[110]. Sa santé, ébranlée, disait-on, par les tracas de son ambassade, n’avait pu se remettre de l’affront qui l’avait terminée; du ridicule, sinon du déshonneur, que lui avait infligé sa condamnation et il n’avait pas tardé à succomber. La haine de d’Éon contre ce nom qui lui avait été si fatal ne fut point désarmée cependant par la mort d’un adversaire que sa plume ne cessa de poursuivre. Il comprit en tout cas l’indignation que cet événement (dont on ne manquerait pas de le rendre responsable) allait de nouveau raviver contre lui, et devina l’hostilité qu’il rencontrerait à la Cour s’il se hasardait à rentrer en France.
Le ressentiment des ministres qu’il avait si librement raillés et bravés; la colère de la famille de Guerchy, alors toute puissante, lui parurent de suffisants motifs pour renoncer à tout projet de retour. L’Angleterre, où le jugement qui l’avait mis hors la loi venait d’être paralysé par le procès qu’il avait gagné contre son ambassadeur, lui offrait un asile plein de sécurité et lui assurait une liberté qu’il ne pouvait espérer nulle part aussi grande. Il se résigna donc à y demeurer, bien décidé à améliorer, par tous les moyens possibles, une situation qu’il estimait bien injustement diminuée, et à entretenir autour de lui un bruit auquel il s’était accoutumé et qui lui était devenu indispensable.
CHAPITRE VI
D’Éon continue à être l’agent secret du roi en Angleterre; sa correspondance avec le comte de Broglie.—Il offre ses services au nouveau roi de Pologne, Stanislas Poniatowski; Louis XV s’oppose à son projet.—Popularité de d’Éon à Londres; les paris sur son sexe.—Il s’enfuit et parcourt l’Angleterre sous un faux nom.—Le chevalier d’Éon se détermine à se faire passer pour femme.
En exigeant la restitution du brevet qui donnait mission à d’Éon d’étudier le projet d’une descente en Angleterre, Louis XV n’avait point songé à se priver des services que son agent secret pouvait encore lui rendre comme informateur. Il savait que d’Éon connaissait admirablement le pays où il vivait, qu’il était bien accueilli dans les classes élevées de la société anglaise, en même temps qu’il jouissait dans les plus humbles d’une réelle popularité et par cela même d’une précieuse influence. Le roi avait tenu seulement à rentrer en possession d’une pièce revêtue de sa propre signature et qui, entre les mains d’un aventurier, devenait dangereuse, sinon pour la politique de la France, tout au moins pour la sécurité du secret. Mais, dans sa précipitation à s’assurer le silence du chevalier, il avait négligé d’exiger de lui la remise d’autres pièces qui l’engageaient moins personnellement. C’étaient le plan de cette même mission rédigé par le comte de Broglie et toute la correspondance relative à ce sujet, sans parler de dépêches originales et de copies que le transfuge avait conservées de son passage à l’ambassade. D’Éon s’était bien gardé de se dessaisir de ces précieux dossiers qui pouvaient lui permettre encore de peser sur un gouvernement dont il avait reçu plus de promesses que de salaires. Ses craintes s’étant un peu apaisées, en même temps que son ressentiment s’était trouvé satisfait par la mort du comte de Guerchy, il se remit à la correspondance secrète. D’ailleurs le comte de Broglie, dans ses lettres, ne lui ménageait point les encouragements. Il tâchait aussi de lui faire comprendre toute l’étendue des dernières faveurs royales, et lui conseillait pour l’avenir «de se conduire avec modestie et sagesse, d’abandonner le romanesque, pour prendre l’attitude et les propos d’un homme tranquille et sensé. Avec cela et un peu de temps, disait-il, on se ressouviendra de vos talents... Quand on a le cœur droit et l’âme courageuse, mais point féroce ni violente, on peut espérer de l’emporter sur la haine et sur l’envie de tout l’univers[111]».
Dans une autre lettre, écrite un peu plus tard et où l’on devine les inquiétudes personnelles que lui inspiraient les armes restées aux mains de son correspondant, le comte de Broglie exhortait d’Éon à mériter la bienveillance du nouvel ambassadeur, M. du Châtelet, en remettant à M. Durand qui rentrait en France «les papiers ministériaux et autres de tout genre» qu’il possédait encore. Il terminait ainsi: «Depuis la lettre que je vous ai écrite en chiffres à la fin du mois dernier, il ne m’est rien venu de votre part; vous ne nous avez rien appris de ce qui s’est passé dans l’intérieur de l’Angleterre. Je me rappelle bien, et je ne l’ai pas laissé ignorer à Sa Majesté, que vous l’attribuez à l’éloignement de votre ami, M. Cotes, de la capitale, mais votre dextérité devait y suppléer[112].»
Le reproche même prouve combien le comte de Broglie prisait les renseignements fournis par son correspondant. Dépouillé de tout titre officiel, d’Éon n’était pas moins demeuré l’agent d’informations sans cesse sollicité et souvent écouté par les conseillers secrets du roi. Esprit cultivé et doué d’une curiosité toujours en éveil, il avait, au cours des négociations diplomatiques, acquis l’expérience des affaires. Excessif dans ses ressentiments personnels, avantageux et inconsidéré pour tout ce qui le concernait, il savait en politique apprécier avec discernement, retenir avec précision et souvent prévoir sans erreur. Son imagination abondante, bien que dépourvue de goût, donnait aux faits un tour pittoresque et original. Les portraits qu’il traçait, avec une légère tendance à la caricature, étaient cependant fidèles. «En réalité, dit le duc de Broglie, d’Éon fut le précurseur, sinon le fondateur, de ce métier de reporter politique qui fait si grande figure aujourd’hui à la porte de tous les parlements de l’Europe[113].» Il se complaisait à cette tâche et y excellait.