Si d’Éon évita de suivre les conseils intéressés que lui donnait le comte de Broglie au sujet des «papiers ministériaux», il se montra sensible aux reproches que sa négligence lui avait attirés. C’est ainsi que, durant plus de sept ans, nous le voyons rédiger des rapports qu’il intitule «lettres politiques» et qu’il fait parvenir au ministre secret, à l’aide d’un chiffre sous sa propre signature, ou en clair sous le nom de William Wolf. Il y traite à la fois de guerre et de finances; fournit des aperçus sur l’administration intérieure, sur les aspirations des colonies; relate avec soin les débats du parlement, les querelles des partis et ne néglige pas les petits incidents de cour, les intrigues du corps diplomatique. Dans une de ces lettres, prise entre tant d’autres, où il s’étend longuement sur la question des warrants qui passionnait alors l’opinion anglaise, il raconte la chronique amoureuse des princes.—Le duc d’York, surpris par un mari jaloux, venait de recevoir un coup d’épée à l’épaule; son frère le duc de Glocester, sur le point de contracter un mariage secret, allait être envoyé à l’étranger. Le duc de Brunswick délaissait sa femme, depuis qu’il avait découvert qu’elle était atteinte «du mal royal d’Angleterre» et «avait un cautère sur la jambe».

Dans cette même lettre, et à la suite de ces nouvelles piquantes (qui toutefois ne sont pas toujours négligeables en politique), d’Éon effleure un point du plus haut intérêt: ce sont les ouvertures que lord Bute, l’ancien ministre, lui aurait faites en vue d’une restauration éventuelle des Stuarts; lui-même ajoutait, il est vrai, qu’à son avis «les hommes et les choses n’étaient pas encore mûrs[114]». Le comte de Broglie s’empressa de lui répondre qu’il devait donner suite à ces propositions, sans toutefois s’engager; mais ce projet, si souvent envisagé par la France, fut dans la suite encore une fois abandonné. La même année d’Éon annonça au cabinet de Versailles et à l’ambassadeur d’Espagne, le prince de Masseran, «les desseins que l’Angleterre avait formés d’envahir, à la prochaine guerre, le Mexique et le Pérou, d’après les plans du marquis d’Aubarède, qui recevait une pension de l’Angleterre[115]». Le champ de ses informations ne se bornait pas du reste à l’Angleterre; les relations qu’il avait conservées en Russie lui permettent, en 1769, d’informer le roi de l’expédition que l’impératrice projetait alors contre les Turcs et qui eut lieu, en effet, huit mois plus tard.

Dans une affaire qui, à la même époque, eut à Londres un grand retentissement, d’Éon dut jouer un rôle plus actif dont il se tira fort adroitement et qui lui valut les félicitations des deux Cours et de toute la société anglaise. A ce moment, en effet, l’opposition libérale, qui sous l’impulsion de Wilkes avait grandi de jour en jour, tenta un dernier effort pour renverser le cabinet. Le Dr Musgrave, un des leaders du parti, venait de faire paraître un virulent libelle intitulé: Address to the gentlemen, clergy and freeholders of the country of Devon. Il y renouvelait les insinuations contre lesquelles d’Éon avait déjà protesté dans les journaux dès 1764 et qui laissaient croire que la princesse de Galles, lord Bute, le duc de Richemond, lord Égremont et lord Halifax avaient reçu de l’argent de la France au moment de la conclusion des traités. Dans cet opuscule le Dr Musgrave se disait à même de fournir sur ces faits de nouvelles preuves et de nouveaux témoignages, qu’il avait recueillis dans un récent séjour à Paris. Il assurait que les offres vénales avaient été faites par l’intermédiaire du chevalier d’Éon qui devait encore se trouver possesseur des documents relatifs à cette affaire. Enfin, s’attaquant directement à lord Halifax, il lui reprochait de s’être refusé dans un intérêt personnel à ouvrir une enquête publique sur les papiers de d’Éon et à mettre en cause le chevalier. Il invitait ce lord à justifier ses actes devant le parlement. Le secrétaire d’État n’hésita pas à relever le défi du Dr Musgrave et, dans un éloquent discours, repoussa victorieusement ses accusations. Le parlement les déclara «sans fondement» et décerna un blâme à l’orateur qui les avait formulées. D’Éon avait d’ailleurs contribué de tout son pouvoir au succès de lord Halifax, protestant, avant le débat, contre ce libelle par «des dépositions et des publications». Il avait dès le principe adressé au Dr Musgrave la lettre suivante qui fut reproduite par les périodiques de l’époque:

Monsieur, vous me permettrez de croire que je ne suis pas plus connu de vous que je n’ai l’honneur de vous connaître, et si dans votre lettre du 12 août vous n’aviez pas fait un mauvais usage de mon nom, je ne me trouverais pas obligé d’entrer en correspondance avec vous. Vous prétendez que pendant l’été de 1764 des ouvertures ont été faites en mon nom à plusieurs membres du parlement. Je me serais dit prêt à convaincre trois personnes, dont deux pairs et membres du Conseil privé, d’avoir vendu la paix aux Français, et vous semblez y trouver la preuve évidente de l’accusation que vous portez vous-même contre lord Halifax. Je déclare donc ici que je n’ai jamais fait ni fait faire de semblables ouvertures, soit dans l’hiver ou dans l’été de 1764, ou à quelque autre époque... Je vous somme donc de dévoiler au public le nom de l’audacieuse personne qui a fait usage du mien pour découvrir ses propres et odieuses propositions... Je vous certifie ici, sur ma parole d’honneur et à la face du public, que je ne puis vous être d’aucune sorte d’utilité, que je ne suis jamais entré en aucune négociation pour la vente de papiers et ni moi-même, ni aucun agent autorisé par moi n’a offert de révéler que la paix avait été vendue à la France. Si lord Halifax m’avait fait citer, il aurait su par mes réponses quelles étaient mes pensées; que l’Angleterre a plutôt payé la France, que la France l’Angleterre, pour conclure la dernière paix et que le bonheur que j’ai eu de concourir au travail de la paix m’a inspiré les sentiments de la plus juste vénération pour les commissaires anglais qui y ont été employés... Dans le but de vous rendre aussi prudent que patriote, je signe cette lettre et y joins mon adresse afin que, pour le maintien de votre bonne foi, vous puissiez me fournir les moyens de confondre publiquement ces calomniateurs qui ont osé se servir de mon nom d’une manière encore plus contraire aux faits qu’à la dignité de mon caractère[116].

Cette réponse fut accueillie avec une égale satisfaction par les deux gouvernements qui, n’ayant pas d’intérêt à voir jeter sur ces faits une lumière trop éclatante, ne manquèrent pas de joindre leurs éloges à ceux que l’opinion avait déjà décernés au chevalier.

Cependant, s’il n’avait point eu de relations avec le docteur Musgrave, d’Éon avait su s’attacher un autre tribun populaire, le célèbre Wilkes. Il avait même, un moment, proposé au cabinet de Versailles d’aider le grand agitateur dans une conjuration contre la maison de Hanovre. Le comte de Broglie s’était presque laissé convaincre; mais le roi avait refusé de se lancer dans cette folle équipée. On avait dépêché à Londres Drouet, le secrétaire du comte de Broglie, pour arrêter cette entreprise. D’Éon malgré tout n’avait point rompu avec Wilkes; il songeait même à l’employer d’une autre manière et écrivait au comte de Broglie:

Voulez-vous avoir une sédition à la rentrée du Parlement, aux élections prochaines? Il faudra tant pour Wilkes, tant pour les autres... Wilkes nous coûte très cher, mais les Anglais ont le Corse Paoli qu’ils ont accueilli chez eux et qu’ils nourrissent aussi à notre intention. C’est une bombe qu’ils gardent toute chargée pour la jeter au milieu de nous au premier incendie. Gardons bombe pour bombe[117].

Toutes ces intrigues témoignent de l’ingénieuse activité que d’Éon ne cessait de déployer à propos de tout. Il était toujours à l’affût, toujours prêt à partir sur la première piste que l’occasion lui offrait ou même que son imagination lui fournissait. Si cuisantes qu’aient été les blessures de son amour-propre, si mortifiants que lui aient paru les déboires de son ambition, d’Éon ne se résigna pas à devenir inutile, à être oublié. Grisé par un trop rapide succès, il a contracté une maladie plus rare à cette époque qu’elle ne l’est aujourd’hui, la maladie de la réclame. Il faut qu’on s’occupe de lui, fût-ce pour le blâmer, et à l’obscurité d’un honnête serviteur du roi il préfère la mauvaise réputation de l’aventurier. Il croit d’ailleurs qu’en rendant au roi, fût-ce même sans en avoir reçu mandat, de nouveaux services, il augmentera ses droits au paiement d’une pension qui lui est bien irrégulièrement servie. La cassette royale était souvent vide, comme le révèlent la plupart des lettres secrètes. Le pauvre chevalier se trouvait donc à court d’argent; il implorait le duc de Choiseul, renouvelait ses plaintes auprès du duc d’Aiguillon, qui venait, avec la protection de Mme du Barry, de remplacer le duc de Praslin au ministère des Affaires étrangères; il suppliait le comte de Broglie: «Je me meurs de faim, écrivait-il à ce dernier, entre les deux pensions que vous m’avez données, comme l’âne de Buridan entre les picotins placés à ses côtés, mais que sa bouche ne peut atteindre[118].» Il se désespérait et bien qu’ayant toujours refusé les offres du cabinet anglais qui lui proposait une situation égale, mais plus exactement rémunérée, s’il voulait solliciter des lettres de naturalisation, il eût quitté volontiers le service de la France, pourvu que ce fût au profit d’une nation amie.

Il songeait en effet sérieusement à passer en Pologne, où les seigneurs venaient de se choisir pour roi Stanislas Poniatowski, le favori de Catherine II. D’Éon, pendant son séjour en Russie, avait mis tous ses soins à s’attirer la faveur d’un prince très brillant et particulièrement cher à l’impératrice, et il y avait réussi pleinement. Aussi s’empressa-t-il, lors de l’élection de Stanislas, d’offrir au nouveau roi ses respectueuses félicitations, et de lui exprimer le bonheur qu’il éprouverait à passer à son service. Stanislas lui ayant répondu avec bienveillance et l’ayant même invité à le rejoindre à Varsovie dès qu’il le pourrait[119], d’Éon lui écrivit aussitôt une lettre pleine d’effusion et de reconnaissance, dont il conserva la copie et où lui-même se met complaisamment en valeur, afin sans doute d’obtenir un engagement plus avantageux:

Sire, écrivait-il, quand je n’aurais pas eu le bonheur de vous être attaché par les sentiments dès ma jeunesse, il faudrait que je sois insensible pour n’être pas touché de la réponse dont Votre Majesté a daigné m’honorer le 26 février dernier. Mon cœur en est si pénétré que, s’il suivait ses premières impulsions, je partirais sur-le-champ pour jouir du précieux avantage de vous faire ma cour en Pologne; mais le devoir m’oblige de vous en demander auparavant la permission.