J’ai eu cent fois l’envie de passer il y a plusieurs années en Pologne pour offrir à Votre Majesté mes services tant dans le militaire que dans la politique; mes malheurs m’ont toujours retenu dans la crainte que Votre Majesté ne regardât mon offre comme intéressée et provenant uniquement de la nécessité d’une position.
Je prendrais la liberté de Lui exposer naturellement que de ma fortune passée il me reste à Londres quinze mille livres tournois de rente et une bibliothèque de trois mille volumes, composée en grande partie de livres rares et de manuscrits anciens et modernes. Avec cela je vis tranquille, en philosophe exilé au sein de la liberté, et avec un petit nombre de seigneurs anglais qui ont de l’amitié pour moi; mais votre dernier malheur et bonheur et vos bontés particulières me font souvenir, Sire, que n’ayant que quarante ans et une bonne santé; que possédant encore mon courage, mon épée et quelque expérience à la guerre et dans la politique, je pourrais, en tant qu’il serait en mon pouvoir, servir et venger la cause d’un roi qui me connaît personnellement et un roi dont la bonté fait la gloire, qui aime la vérité comme Socrate et les hommes comme Titus.
Si mes faibles talents peuvent être agréables à Votre Majesté, au premier ordre qu’Elle daignera me donner, je volerai avec tous les débris de ma petite fortune pour les sacrifier au service de Votre Majesté.
Recevez, Sire, etc...
P.S.—Depuis mon retour de la terre de mylord Ferrers mon premier empressement a été de faire ma cour à Son Altesse le jeune prince Poniatowski, qui a parfaitement réussi à Londres. Il m’a fait l’honneur d’accepter un dîner philosophique chez moi avec M. de Lind, son digne mentor, et de me promettre de faire parvenir sûrement cette lettre à Votre Majesté. Si Elle daigne me faire faire une réponse, je La supplie de ne la point faire passer par la France, mais de me la faire parvenir par le canal de Son Altesse le Prince votre neveu ou de votre envoyé à Londres[120].
D’Éon, toujours obsédé du souvenir de sa scandaleuse querelle, n’omettait point de joindre à sa lettre un exemplaire des «ouvrages qu’il avait, disait-il, été forcé de publier dans sa malheureuse et vieille guerre civile contre le défunt ambassadeur de France, M. de Guerchy[121]».
Les papiers de d’Éon ne permettent pas de croire qu’il reçut une réponse à cette lettre, ou s’il en obtint une, ce fut de vive voix et par l’intermédiaire d’un chambellan du roi de Pologne qui se trouvait à Londres[122]. En tout cas, d’Éon dut certainement hésiter à donner suite à ce séduisant projet, car M. de Broglie, auquel il avait demandé l’autorisation de passer au service de la Pologne, lui répondit que «le vœu du roi» était qu’il ne quittât point Londres, sans les ordres de Sa Majesté, qu’«il n’y avait point de lieu où il se trouvât plus en sûreté contre la malice de ses ennemis et où il pût servir plus utilement le roi». Il lui conseillait d’entretenir une correspondance avec le roi de Pologne, le comblait de compliments et lui marquait, en terminant, que Sa Majesté était sûre «de son attachement et de sa fidélité[123]». Si d’Éon, en faisant au ministre secret la confidence de son projet, n’avait eu pour but que de faire monter le prix de son travail et de sonder les dispositions du roi à son égard, il put se rendre compte que les services qu’il s’était employé à rendre dans un exil volontaire n’avaient point suffi à effacer dans l’esprit du souverain le mauvais souvenir de ses incartades. Plus sévère pour lui-même, il ne se fût point étonné d’une rigueur méritée; mais d’Éon se jugea toute sa vie avec une indulgence particulièrement complaisante. Il se croyait sincèrement une victime de la politique et se trouvait de nombreux points de ressemblance avec les héros antiques, avec cet infortuné Caton, auquel un illustre docteur en théologie d’Oxford n’avait pas craint de le comparer autrefois dans ce pompeux quatrain:
Exul ades, nimium felix! tu victima veri
Causa boni, patriæ facta, d’Eone, tua est!
Curia quondam habuit Romana Catonem,
Majorem sed habet jam Gallicana suum[124].
La lettre du comte de Broglie dut le confirmer dans son orgueilleuse conviction; mais il en fut en même temps fort dépité, étant trop avisé pour prendre le change à ces belles assurances et ne point voir qu’on exigeait de lui qu’il se fît oublier. C’était la peine la plus cruelle que l’on pût lui infliger. Aussi sa destinée fut désormais tracée; par une pente fatale elle devait le pousser de plus en plus avant sur le chemin des aventures. Il va devenir le prisonnier d’une popularité qu’il a mis jadis tant de soins à rechercher; l’attention de ses contemporains, si complaisamment provoquée, s’attachera maintenant à lui jusqu’à l’importuner et le mettra en scène dans une situation aussi singulière qu’humiliante. Il ne tardera pas d’ailleurs à prendre allègrement son parti des inconvénients d’une telle célébrité, et en s’abandonnant aux aventures les plus bouffonnes, en multipliant les équivoques, il se fera en marge de l’histoire une place énigmatique et, encore aujourd’hui, bien gardée.
Au cours de ses démêlés avec son ambassadeur, d’Éon n’avait pas eu scrupule à employer invectives sur invectives; mais il avait dû en retour s’exposer aux plus blessantes ripostes. On était allé jusqu’à lancer contre lui une bizarre insinuation qui n’était point restée inaperçue et qui, habilement exploitée et colportée, avait fini par intriguer un peuple à l’affût d’excentricités. Un des libellistes à la solde du comte de Guerchy avait élevé des doutes sur le sexe du chevalier, dont «l’uniforme de dragon, disait-il, devait cacher une femme ou un hermaphrodite». L’extérieur frêle de d’Éon, sa taille petite et élancée, les traits délicats de son visage presque imberbe prêtaient à l’illusion. On ne connaissait dans sa vie aucune de ces intrigues dont on n’avait point coutume alors de faire mystère. D’Éon, qui, dans le feu de la polémique, n’avait probablement attaché aucune importance à cette singulière injure, n’y avait pas répondu. Elle devait du reste lui être moins qu’à tout autre sensible, car il avait l’habitude de parler ouvertement «de la froideur singulière de sa nature», prenant en bonne part les railleries que ne lui avaient épargnées ni le marquis de L’Hospital ni le duc de Nivernais[125]. A Londres, son entourage s’était souvent étonné d’une telle contradiction en un si exubérant personnage. On avait remarqué, rapporte un contemporain, que d’Éon auquel, dans les châteaux où il fréquentait, on avait «souvent proposé des mariages avec les personnes les mieux apparentées et dotées, s’était toujours refusé à toute entrevue et avait quitté immédiatement la place; exode rapide que l’on attribuait à la réalité de son sexe féminin[126]».