L’ambassadeur de France lui-même, qui était alors M. du Châtelet, s’était «persuadé que d’Éon était une fille» et n’avait pas tardé à informer le roi de la rumeur publique qui avait commencé à se répandre lors de l’arrivée à Londres de la princesse Daschkow. Celle-ci, nièce du grand chancelier de Russie Woronzow, qui avait si puissamment aidé l’impératrice Catherine II à se défaire de son royal époux et à monter sur le trône, se trouvait exilée par l’ordre même de sa souveraine. Elle s’était réfugiée en Angleterre et n’avait pas manqué de raconter à la Cour et dans les salons qu’elle connaissait de longue date le chevalier, dont les excentricités défrayaient toutes les conversations. Par elle on apprit que jadis d’Éon se serait introduit au palais impérial de Saint-Pétersbourg sous des habits de femme et que, dupe du déguisement, l’impératrice Élisabeth aurait admis le jeune officier de dragons dans le cercle de ses filles d’honneur. La princesse colporta même les plaisanteries que cette aventure aurait values à d’Éon de la part de son chef, le marquis de L’Hospital, et de tous ceux qui avaient été informés de cette singulière intrigue. Ces récits, qui fixèrent la conviction des plus crédules et piquèrent la curiosité des sceptiques, firent du sexe du chevalier d’Éon l’énigme à la mode. Ils provoquèrent toute une série de ces paris qui faisaient alors fureur à Londres et auxquels le moindre événement servait de matière. Des polices d’assurances furent contractées au Brook’s et au White’s Clubs. Les cafés affichèrent la cote et des bordereaux qui nous ont été conservés montrent que les enjeux s’élevaient couramment à des milliers de guinées[127].
La nouvelle ainsi exploitée ne tarda pas à franchir le détroit; elle causa à Paris un étonnement non moins vif et fut mise à l’ordre du jour dans les salons comme dans les milieux officiels. Le chroniqueur littéraire et politique de l’époque, Bachaumont, relate à la date du 25 septembre 1771: «Les bruits accrédités depuis plusieurs mois que le sieur d’Éon, ce fougueux personnage si célèbre par ses écarts, n’est qu’une fille revêtue d’habits d’homme; la confiance qu’on a prise en Angleterre à cette rumeur, au point que les paris pour et contre se montent aujourd’hui à plus de cent mille livres sterling, ont réveillé à Paris l’attention sur cet homme singulier[128]...» Ce témoignage, qu’il est aisé de vérifier par les journaux de l’époque, n’exagère en rien l’intérêt avec lequel le public français continuait à suivre d’Éon dans ses aventures. Il serait difficile d’ajouter foi aujourd’hui à de pareilles extravagances si les portraits du héros et les caricatures les plus variées qui parurent alors ne nous étaient parvenus et si l’on ne retrouvait les traces de cette curiosité dans les périodiques et les recueils des diverses capitales. Journalistes, dessinateurs, chansonniers, petits poètes exerçaient à l’envi leur verve à son profit. C’est ainsi qu’entre tant d’autres pièces fugitives on retrouve dans l’Almanach des Muses de 1771 ces quelques vers d’une crédulité flatteuse et d’une bienveillante ironie:
A MADEMOISELLE ***
QUI S’ÉTAIT DÉGUISÉE EN HOMME
Bonjour, fripon de chevalier,
Qui savez si bien l’art de plaire
Que par un bonheur singulier
De nos beautés la plus sévère,
En faveur d’un tel écolier,
Déposant son ton minaudier
Et sa sagesse grimacière,
Pourrait peut-être s’oublier,
Ou plutôt moins se contrefaire.
Mon cher, nous le savons trop bien,
(Le ciel en tout est bon et sage),
Pour un si hardi personnage
Dans le fond vous ne valez rien.
Croyez-moi: reprenez un rôle
Que vous jouez plus sûrement.
Que votre sexe se console,
Du mien vous faites le tourment
Et le vôtre, sur ma parole,
Vous doit son plus bel ornement.
Hélas, malheureux que nous sommes!
Vous avez tout pour nous charmer;
C’est bien être au-dessus des hommes
Que de savoir s’en faire aimer!
D’Arnaud.
Ce regain d’actualité n’était point pour déplaire au vaniteux chevalier, que la mort de son antagoniste avait réduit à un calme relatif. Il n’hésita pas à braver le ridicule, ayant d’ailleurs donné assez de preuves de virilité, l’épée, le sabre ou la plume à la main. Il se plut à laisser dire. Les femmes se montraient particulièrement intriguées et presque désireuses de compter parmi elles le bouillant chevalier. Aussi la curiosité les poussait-elles à lui demander directement le mot de l’énigme, comme le fit avec une audacieuse ingénuité la fille du tribun Wilkes:
Mlle Wilkes, écrivait-elle, présente ses respects à M. le chevalier d’Éon et voudrait bien ardemment savoir s’il est véritablement une femme, comme chacun l’assure, ou bien un homme. M. le chevalier serait bien aimable d’apprendre la vérité à Mlle Wilkes, qui l’en prie de tout son cœur. Il sera plus aimable encore de venir dîner avec elle et son papa aujourd’hui ou demain, enfin le plus tôt qu’il pourra[129].
Si une curiosité aussi naïvement exprimée n’avait rien que de charmant. L’intérêt, beaucoup plus positif que l’équivoque, éveillé dans le monde des parieurs, se manifestait avec plus de hardiesse et d’impatience; il était aussi plus difficile à dérouter et d’Éon ne tarda pas à connaître de nouveau les inconvénients de la célébrité. Non seulement les gazettes relataient journellement les paris, mais on commença à faire paraître sur le chevalier les estampes satiriques les plus burlesques. Le désir de pousser d’Éon à bout augmentait chaque jour l’insolence des parieurs, qui allèrent jusqu’à prétendre que le chevalier profitait des spéculations engagées à son sujet. Cette dernière insinuation décida d’Éon à rompre le silence qu’il avait gardé jusqu’alors et à protester énergiquement. Il se rendit le 20 mars à la Bourse et dans les différents cafés voisins et là, en uniforme, la canne levée, se fit «demander pardon par le banquier Bird, qui le premier avait levé une assurance aussi impertinente». Bird, malgré ses excuses, assura que, suivant un acte du Parlement, il avait aussi bien que les autres banquiers le droit de faire les paris les plus extraordinaires, même sur la famille royale, excepté sur la vie du roi, de la reine et de leurs enfants. D’Éon, qui rapporte cet incident dans une lettre au comte de Broglie, ajoute: «J’ai défié le plus incrédule et le plus insolent de toute l’assemblée (qui allait à plusieurs milliers de personnes) de combattre contre moi avec telle arme qu’il voudrait; mais pas un seul de ces adversaires mâles de cette grande ville n’a osé parier contre ma canne, ni combattre contre moi, quoique je sois resté depuis midi jusqu’à deux heures à leur assemblée[130].» Cette sortie pleine de crânerie n’eut pas tout l’effet que d’Éon en attendait; ses adversaires, intimidés et redoutant une lame aussi renommée, ne relevèrent pas le défi, mais leur curiosité demeura aussi vive et si entreprenante que notre chevalier dut, à quelques jours de là, donner une preuve plus manifeste «d’un sexe qu’il imprima d’une façon très mâle sur la face de deux impertinents[131].» Sans cesse en butte à de semblables insolences et prévenu qu’un groupe de gros parieurs était décidé à s’emparer par ruse ou par force de sa personne, d’Éon comprit que, pour éviter une telle humiliation et un si éclatant ridicule, il ne lui suffisait pas de se cacher dans Londres, comme il avait pu le faire autrefois, ou même de s’enfermer pendant quelque temps dans sa maison de Brewer-Street. Il se résolut à suivre les conseils de son puissant ami le comte Ferrers et à accepter l’hospitalité de ce lord dans sa terre de Staunton Harold. De là il comptait se rendre en Irlande, où il passerait plusieurs mois, et n’en reviendrait qu’au moment où l’effervescence se serait calmée. Il partit donc sans prendre congé d’aucun de ses amis et informa seulement le comte de Broglie de sa fuite. Dans cette lettre, il protestait avec énergie contre les bruits qui l’accusaient d’être intéressé à ces assurances et, découragé, terminait par cet aveu, évidemment sincère, et qui explique bien les actes de cette vie aventureuse: «Je suis assez mortifié, disait-il, d’être encore tel que la nature m’a fait et que le calme de mon tempérament naturel ne m’ayant jamais porté aux plaisirs, cela a donné lieu à l’innocence de mes amis d’imaginer tant en France qu’en Russie et en Angleterre que j’étais du genre féminin et la malice de mes ennemis a fortifié le tout.[132]»
D’Éon parcourut, sous un faux nom, le nord de l’Angleterre, séjourna quelques semaines en Écosse et se disposait à gagner l’Irlande lorsqu’il apprit par les gazettes des nouvelles qui le firent renoncer à ses projets. Ses amis, inquiets de sa disparition et redoutant qu’il n’eût été victime d’un attentat de la part des joueurs, le faisaient rechercher à Londres et publiaient son signalement. Ses créanciers, non moins anxieux, venaient de requérir l’apposition des scellés sur la porte de son logement; enfin on l’accusait ouvertement de participer aux paris. Craignant pour ses papiers le zèle indiscret des uns et des autres, d’Éon se hâta de regagner Londres. Il se rendit dès son arrivée chez le lord-maire et lui remit une déposition sous serment qui affirmait qu’il n’était «pas intéressé pour un shilling, directement ni indirectement, dans les polices d’assurances», que l’on faisait sur son sexe. Le Public Advertiser publia le soir même cet affidavit, et d’Éon, soucieux de se disculper d’une telle allégation aux yeux de son chef, lui envoyait un extrait du journal, non sans l’accompagner de nouvelles protestations. Désespéré de son impuissance, il lui écrivait: «Ce n’est pas ma faute si la fureur des paris de toutes sortes d’objets est une maladie nationale parmi les Anglais. Je leur ai prouvé et prouverai tant qu’ils voudront que je suis non seulement un homme, mais un capitaine de dragons, et les armes à la main[133].»
Il est curieux de voir d’Éon revendiquer à cette date, avec une telle énergie (car c’est la dernière fois qu’il le fit sans ambiguïté), son véritable sexe. Dès ce moment d’Éon commence à concevoir l’idée de l’audacieuse comédie qu’il ne se décidera à jouer que beaucoup plus tard et dont ses contemporains eux-mêmes lui auront fourni le thème. Sa résolution de se transformer en femme fut prise entre le mois de juillet 1771 et le mois d’avril 1772. S’il se garda encore pendant plus d’une année de faire à ses protecteurs l’aveu de son sexe supposé, s’il hésita encore à rendre officielle sa métamorphose, il se montra moins réservé vis-à-vis d’un ami qui en prévint le ministre secret, et par celui-ci le roi. D’Éon fit ses premières confidences à Drouet, le secrétaire du comte de Broglie, qui se trouvait alors de passage à Londres. Celui-ci n’ayant pas manqué de le plaisanter au sujet du sexe que déjà on lui attribuait également à Paris, d’Éon se récria et, au grand étonnement de son interlocuteur, affirma qu’il était véritablement une femme. Ses parents, disait-il, trompés à sa naissance par des apparences douteuses, et désirant surtout, comme dans toute famille noble, avoir un héritier mâle, lui avaient imposé un autre sexe que celui qu’il avait reçu de la nature. Ses goûts et son éducation lui avaient permis de jouer son rôle publiquement et ses talents de fournir une belle carrière.
A l’appui de cette thèse, d’Éon déploya toute l’éloquence dont il était capable et, devant l’incrédulité persistante de Drouet, il se livra à une comédie déplacée qu’il devait renouveler plus tard en présence de l’aventurier Morande; il sut trouver des preuves capables de convaincre entièrement le secrétaire du comte de Broglie. Celui-ci, dès son retour, rapporta cette révélation inattendue à son maître, qui écrivit en mai 1772 au roi:
Je ne dois pas, à ce sujet, oublier d’instruire Votre Majesté que les soupçons qui ont été élevés sur le sexe de ce personnage extraordinaire sont très fondés. Le sieur Drouet, à qui j’avais recommandé de faire de son mieux pour les vérifier, m’a assuré à son retour qu’il y était en effet parvenu et qu’il pouvait me certifier... que le sieur d’Éon était une fille et n’était qu’une fille, qu’il en avait tous les attributs... il a prié le sieur Drouet de lui garder le secret, observant avec raison que, si cela était découvert, son rôle serait entièrement fini... Puis-je supplier Votre Majesté de vouloir bien permettre que sa confiance dans son ami ne soit pas trahie et qu’il n’ait pas à le regretter[134]?